COMME UNE ENFANT

Je sors de chez moi à la dernière minute, pas peignée avec ma tartine au beurre d’arachide et caramel qui dégouline sur mon manteau. Je marche dans la rue pendant trop longtemps avant de me rendre compte que j’ai les fesses à l’air, c’est la faute de ma robe qui s’est éprise de mon collant.

Tu m’attends devant le métro.

-T’as une tache là. Me dis-tu en pointant le caramel à moitié sec.

C’est du caramel. Te répondis-je avec un sourire.

-Nice. Me dis-tu en essayant de le lécher.

* * * *

T’es parti parce que j’étais imprévisible. ‘’Je ne communiquais pas assez’’, selon tes dires. T’aurais pu me lire, tu m’aurais mieux comprise. Le problème c’est qu’on jouait à la tague si souvent que le jeu a fini par devenir notre vie.

T’en as trouvé une autre trop vite à mon goût. C’était mon antonyme. Elle riait seulement pour ce qui était approprié, ne te faisait pas des crêpes au Nutella pour souper. Non, c’est un déjeuner ça, on ne peut pas en manger passé 11h la semaine et 13h la fin de semaine. Elle te demandait de faire son lit en plaçant les couvertures en ordre alphabétique. Moi, je te sautais impulsivement dans les bras chaque fois que tu pensais à le faire parce que moi je n’y pensais pas. C’est du gaspillage d’énergie, on va le défaire de toute façon. Elle refusait catégoriquement de boire du vin de dépanneur. ”C’est pour le peuple”, te disait-elle avec un clin d’oeil. Elle t’invitait dans ses soupers de famille parfaite où tout le monde vote rouge, où la misère dans le monde est justifiée par la paresse et non une mauvaise distribution des richesses mondiales. Mais ils n’en parlaient jamais. Des sujets comme ça, ça provoque des désaccords, des flammèches et des flammèches ça met le feu quelque part. Pas le temps d’éteindre des feux, il faut travailler.

Elle était l’élégance à l’état pur, jamais trop folle, jamais déprimée. Si belle qu’elle est la Sybelle. Si elle avait été une lettre, elle aurait fait partie des voyelles, mais n’aurait pas été le E. Peut-être avec un accent grave parce que ça sonne beau. Elle savait marcher comme une reine, sans jamais trébucher dans des craques de trottoirs invisibles. Alors que moi, je suis encore au stade de regarder mes pieds en marchant, calculant mes pas pour ne pas qu’ils tombent sur les failles du trottoir parce que je m’imagine ludiquement marcher sur un grand jeu de serpents et échelles.

Je vous ai regardé vivre ce bonheur trop poli pour moi. Lors d’un brunch dominical, j’ai eu mal de me voir dans tes yeux vides. Toi qui n’étais pas calculé, qui n’étais pas toujours un garçon bien comme il faut, toi qui savais encore te laisser aller à agir comme un enfant de temps à autre, tout avait disparu. Ta femme idéale te tenait en laisse sous forme d’une cravate trop formelle, mais top tendance.

J’aurais voulu me servir de ta cravate comme corde à danser.

J’ose croire qu’elle a des nuances la nouvelle, c’est juste que contrairement aux autres, elle ne les affiche pas. C’est à se demander pourquoi on tend à confondre fermeté de l’être et force de caractère. C’est pourtant plus difficile de s’avouer vulnérable.

Comme une enfant je l’ai enviée, je me suis dit que quand je serai grande je serai comme elle. Celle qui avance, celle qui n’affiche pas ses tourments dans son visage, celle qui peut se maintenir la tête haute, l’air infaillible. Moi j’ai la tête si pleine de doutes qu’elle penche souvent sur le côté.

J’aime encore les surprises plus que les cravates, mais je grandis, je peux le voir avec le trait de crayon sur le mur de ma chambre. Bientôt, je vais avoir besoin de faire mon lit le matin. Je vais m’obstiner avec mes amis quand ils voudront faire la vaisselle à ma place. Je vais accepter que ma vie soit parsemée de discussions soporifiques. Je vais trouver quelque chose de poli à répondre quand quelqu’un me parle de quelque chose qui ne m’intéresse pas. Je vais culpabiliser de ne pas avoir de compte épargne, je vais donc m’en ouvrir un, mais ne rien mettre dedans. Je vais vouloir porter des pantalons même si je suis une fille. Je vais apprendre le déni, je vais être capable de faire semblant.

Bientôt, je ferai la différence entre ce qui doit rester en dedans et ce qui peut aller en dehors, mais je mettrai toujours du caramel sur mes tartines au beurre d’arachide.

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