LES PISSENLITS

Je me souviens du temps où tu avais des draps toujours sales, des mouches à fruits plein l’évier et des cendriers en pots de terre cuite pas lavés. Je me souviens d’à quel point j’étais insouciante. On était tellement beaux, assis par terre pour manger parce que tu venais d’arriver dans la grande ville et que tu achetais un meuble à la fois. Lentement, mais surement, tu prenais le temps de chercher les aubaines. Peu importe la couleur ou le style qu’ils avaient, tu leur trouvais toujours quelque chose de joli. Tu me cueillais des bouquets de pissenlits dans les parcs moins bien entretenus de la ville. Tu étais toujours fier de me les donner, de me montrer qu’en marchant jusqu’à chez toi aujourd’hui, j’étais dans ta tête.

Je me souviens comme j’avais fait de ton appartement presque vide ma piste de danse, ma scène. Je jouais les plus grands personnages, je m’improvisais parfois ballerine. J’étais mauvaise et je tombais partout, mais je m’en moquais. Parce qu’à cette époque, on ne se prenait jamais au sérieux. Il n’y avait pas de tabou, pas de choses qu’on avait appris à ne pas dire. On n’avait pas encore appris la peur et nos corps étaient vierges de cicatrices et de blessures infectées. Celles qui sont causées parce qu’on s’est ouvert à quelqu’un au point d’être nue pour toujours jusqu’au moment où l’on se rhabille parce que l’autre a fermé les yeux de toute façon.

Je me souviens que peu à peu, ton appartement est devenu trop chargé, je ne pouvais plus y danser sans me cogner le petit orteil sur une table qui n’avait pas vraiment d’utilité.

Je me souviens quand tu t’es débarrassé de notre petite table sur laquelle on avait mis nos initiales pour la remplacer par quelque chose de plus ‘’épuré’’ comme tu disais. Elle était laide notre table et ne s’agençait plus avec le décor. Mais elle représentait la liberté qu’on avait vécue ensemble. Le je-m’en-foutisme qui nous poussait à écrire sur les murs si on en avait envie.

Je me souviens du premier bouquet de fleurs que tu as acheté chez le fleuriste. Tu ne l’avais pas choisi, mais tu avais demandé le plus beau, le plus dispendieux. Tu voulais me faire plaisir, me faire sentir comme une princesse. J’ai souri, j’ai été touchée par ton intention, mais j’aurais préféré de simples pissenlits puisque je n’aspirais pas à devenir une princesse.

Je me souviens d’hier, quand je suis retournée chez toi pour la première fois depuis des années. J’avais mis mes cicatrices de côté et j’avais décidé de me lancer. Mon désir pour toi était toujours le même malgré ta cravate. Tu avais les mêmes yeux et cette manière si familière de me regarder, que peut-il y avoir de plus important que de se sentir chez soi dans le regard de l’autre.

Je suis entrée dans ton nouvel appartement, que tu as acheté parait-il. Avec le prêt bancaire, le compte épargne relativement rempli et toutes les responsabilités qui s’y rattachent. Tout était parfait. Ma chanson préférée sortait de façon impeccable des haut-parleurs placés un peu partout dans l’appartement. Du son spectaculairement juste, comme au cinéma.

Ça sentait même la coriandre.

Le souper était bon, digne d’un film, alors qu’autrefois tu ne savais pas faire autre chose que des burgers. C’était drôle comme tout ce que tu improvisais culinairement donnait ultimement une version plus ou moins proche d’un burger. Qu’ils soient au poulet tandoori, à la confiture et au beurre d’arachide ou au guacamole, avec toi, tout se passait toujours entre deux tranches de pain.

Pas ce soir.

Tu m’avais fait des pâtes fraiches, avec du boccanchini et du vin hors de prix. La présentation était impeccable jusqu’au basilic soigneusement placé sur l’assiette. Quatre feuilles chacun pour que ça forme à un trèfle à quatre feuilles dans l’espoir d’avoir plus de chance.

Il n’y avait pas de poussière, ni mes initiales nulle part. En fait, je ne sais pas où j’aurais pu laisser ma marque ici. Il n’y avait pas de place à l’improvisation, pas de scène pour que je puisse mal danser. Tout était si propre que je me sentais mal de le toucher.

La conversation ne coulait pas. Je mangeais en silence et j’étais si nerveuse de me trouver là. Mon petit coeur battait la chamade, il ne voulait pas être déçu. J’ai senti que j’aurais eu besoin d’en dire plus pour me faire comprendre. Que même si j’avais envie de me mettre à nue devant toi à nouveau, tu serais trop occupé à te regarder dans le miroir pour imaginer ce à quoi tu ressembles dans mes yeux.

C’est comme si tu avais peur de me montrer que tu n’avais pas changé. Parce que non, au fin fond, on ne change pas tant que ça. Tu voulais m’éblouir, m’en mettre plein la vue pour me montrer que tu étais devenu quelqu’un. Tu m’as même dit que tu étais content d’avoir les moyens de rendre une fille heureuse. Oh, comme cette phrase m’a fait mal. Parce que je te jure mon cher S., que tu ne rendras jamais une fille aussi heureuse que moi avec tes bouquets de pissenlits. Le secret tu l’avais. Il est juste là à l’intérieur de toi, c’est ta personne, le fait que tu savais te donner sans retenue, sans barrière. Je me couchais le soir en sachant que je t’avais et c’était amplement suffisant. Je n’avais pas mal au ventre quand tu sortais du lit par peur que tu n’y reviennes plus. J’étais bien.

Tu m’as prise dans tes bras et m’as embrassée. Tu m’as posée doucement sur ton lit qui sentait le détergent de chez ta mère avec tout plein de coussins qui ne servent pas pour dormir. C’était trop, on ne connectait pas, ce qui était autrefois instinctif est devenu calculé. D’un coup, tout était dans le paraitre et plus rien n’était vrai.

J’ai marché jusqu’à chez moi nu-pied parce que j’avais besoin de me salir.

On n’est plus assez pauvre pour être romantique.

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