LA WESTFALIA.

Parce que j’étais à l’âge où il ne m’en fallait pas plus pour tomber amoureuse. De beaux yeux bleus et une Westfalia. Il avait tout ça lui. En plus d’une diction impeccable qui faisait en sorte que tout ce qu’il disait avait des airs de certitude.

Il ne s’en était pas servi encore, de sa camionnette spéciale. Encore mieux, que je pensais. Comme ça, il était moins intimidant. C’était un garçon inachevé parce que ses rêves n’étaient pas clairs encore. Il avait peu voyagé, mais sont gout de l’aventure me séduisait comme ce n’était pas permis. Même encore plus que la perspective de pouvoir faire l’amour n’importe où n’importe quand parce qu’on se déplace avec notre palais parfait. Il faisait partie des gens capables d’agir et disait que pour aimer les risques, il fallait d’abord en prendre un. Ensuite, on se rendait compte que l’on pouvait survivre à plein de choses.

Un été de fou, que ça a été. À boire du vin non loin de Montréal et à dormir stationné près du Parc Jarry pour se donner l’impression d’être dans la nature. On vivait comme des voyageurs dans notre propre ville et c’est probablement là que j’ai réalisé à quel point Montréal est singulière.

Évidemment, il est parti et je suis restée. Je suis déménagée dans un bel appartement qui ne bouge pas avec un bain et une douche séparée.

J’ai grandi et l’amour n’est plus pareil. On ne tombe plus amoureux facilement parce qu’on se dit qu’on sait ce que l’on cherche. Et c’est faux, les trois quarts du temps. Je le veux encore le garçon avec la Westfalia. Sauf qu’aujourd’hui, il a voyagé. Ses propos ne sont plus au je parce qu’il parle de ses expériences, il parle au je parce qu’il ne connait rien d’autre que sa perception du monde à lui. C’est un solitaire. Un déraciné. Le garçon avec qui tu fais l’amour n’importe où le temps d’une saison entre deux conjoints-de-fait-à-l’avenir-plus-prometteur. C’est celui qui te coupe le souffle, mais qui te fait trop peur. Celui qui te montre des bribes de la vie que tu voudrais avoir le courage d’avoir. Celui sur qui tu give-up avant même d’avoir essayé parce que tu te dis qu’il va finir par fuir de toute façon.

Le pauvre, il est prisonnier de sa boîte. Que je me dis.

Les grandes personnes choisissent la sécurité au lieu de l’aventure même si elles aiment se faire croire le contraire. La Westfalia est séduisante parce qu’elle relève du fantasme réaliste. Quelque chose que je peux toucher, goûter, vivre pendant quelque temps et laisser tomber sans me retourner.

Les grandes personnes, elles apprennent à satisfaire leur besoin de péripéties en s’achetant un safari africain pour lequel ils auront économisé pendant 15 ans. Toutes ces années, elles ont regardé leur compte en banque en laissant les milliers de dollars s’accumuler, pensant qu’ils en auraient bientôt assez pour partir ailleurs. Pour une aventure qui, au final, sera calculée, sécuritaire et exaltante dans les limites du raisonnable.

Après l’été sur la route, à la fin d’une aventure sporadique, je rentre chez moi, fatiguée. Contente de retrouver mes draps propres, mes belles robes et mon iPhone 6. Je pars dans ma tête de temps à autre et raconte l’histoire de la Westfalia à tout le monde en me faisant croire que je suis si wild sous mes airs de princesse. Que je suis une femme sauvage apprivoisée seulement parce qu’elle le veut bien.

Alors que non. Juste non.

Je suis trop lâche pour m’en acheter une Westfalia. Je préfère penser que je vais être plus heureuse si j’économise pour m’acheter une belle maison plus tard. Parce que c’est ça le secret du bonheur, non? Travailler fort pour vivre ses rêves plus tard même si on n’est jamais certain que plus tard va exister pour nous.

La perspective de lendemains plus beaux que maintenant suffit à me faire oublier que je pourrais tout avoir tout de suite. Alors j’assomme mes questions existentielles avec des conversations que je veux inspirantes avec des amies qui pensent comme moi. Mais une à une, on cède et on grandit. Une à une, on apprend à aimer notre vie telle qu’elle est et on arrête les pensées étourdissantes qui nous poussent à en vouloir une différente.

C’est vrai qu’il suffit de trouver la vie qui nous va bien et certaines ont réussi. Mais moi, j’ai un problème. Parce que la vérité, c’est que je la veux la Westfalia.

Peu importe la forme qu’elle aura.

Twitter – @malinavia 

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