GIROUETTE.

J’ai toujours pensé que je n’étais pas comme les autres et je dis ça sans prétention. Au contraire, ça me rendait timide. Je n’ai jamais vu la même chose que les autres. Là où ils voyaient du bleu, j’y voyais du vert, là où ils voyaient une brique, je voyais le mur de brique. Je n’étais jamais complètement dans le champ, sans jamais être dans le mile. Ma différence, peu importe où elle se situait, m’a fait détester très tôt ce qui me faisait entrer dans une boite prédéfinie et toutes les situations qui exigeaient que j’explique en peu de mot qui je suis. Tout ça parce que la définition qui sortait de ma bouche ne faisait que la souligner. J’ai fini par en savoir quelques-unes par cœur qui palliaient aux attentes des autres, mais ça me faisait toujours bizarre de les dire à voix haute. Un peu comme si j’étais un imposteur.

Ma nuance n’est ni physique, ni tangible, elle est sensorielle. Je me sens curieuse parce que je ne coïncide pas avec ce que je vois dehors. Une amie m’a dit que c’est parce que je suis une fille-girouette…

***

Elle s’appelle Ariel comme la petite sirène. Je l’admire tellement cette fille-là. Probablement parce qu’elle est comme un chat et qu’elle a plein de vies. C’est beau à voir, elle qui valse dans les extrêmes de son identité mal-construite changeant de peau au gré de son humeur. Ça la rend vibrante. J’aime l’avoir comme amie, ça me va bien une amie comme ça.

Nous sommes des filles-girouettes. On fait partie de celles qui sont fondamentalement plus égoïstes que la moyenne, qui ont voyagé pour elles et qui vont au cinéma toute seule. Ces filles-femmes dites profondes qui réfléchissent beaucoup et qui choisissent leur personnalités selon les livres qu’elles lisent. Je dis filles-femmes à cause de leur corps encore trop grand pour leur esprit enfant. Elles sont un peu dur à suivre, se contredisent de façon constante, mais trouvent toujours une belle façon littéraire d’expliquer le changement de cap qui clash avec le précédent. Évidemment, toute cette richesse d’expérience vient au prix de l’éternelle insatisfaction et de crises existentielles sporadiques.

Des vieilles âmes qu’on dit aussi.

Ariel est un humain aux mille théories. Son toc, c’est de devoir classer les gens de façon complexe dans des cases aux noms bizarres.

Ça me fascine.

Elle dit que les girouettes aiment souvent les hommes-bateaux et vice-versa même s’ils sont incompatibles.

Eux, ils se laissent porter par les vagues et finissent toujours par causer des raz-de-marée. Ils sont peu fiables, ont peur d’aimer parce que souvent aimer prend trop de place. Ils veulent avoir beaucoup d’espace pour tout, mais sans raison particulière, par simple désir de rester dans la spontanéité et dans ce qu’ils croient vrai.

Le problème avec avoir de la place pour tout, c’est qu’en attendant il n’y a rien là-dedans. Et du rien, c’est comme du vide. Mais en même temps, ça donne des gens excitants parce qu’ils sont toujours sur le point de se remplir de nouveau.

Ariel dit que parfois, pour tomber amoureux et ne pas reproduire ses patterns, il faut changer de casting.

Alors, l’autre soir, j’ai eu un rendez-vous avec un homme qui ne me ressemblait pas: un homme ancre-de-bateau.

-Tu fais quoi dans le vie?  Qu’il m’a demandé.

J’avais hâte qu’il me la pose parce que j’avais hâte de lui balancer ma différence au visage.

J’en étais venue à me fabriquer une réponse pseudo-philosophique-juste assez-lourde qui, j’aimais me le faire croire, me faisait paraitre intelligente.

Je m’emporte et d’un ton engagé, je lui dis:

Depuis l’enfance, on dit ‘’quand je serai grande je serai’’. Ça fait qu’on répond tout bonnement par un métier. Moi, c’était celui de coiffeuse parce que je trouvais ça joli les cheveux longs et que je me disais que si j’étais coiffeuse j’allais toujours avoir des beaux cheveux.

(Fuck changer le monde, moi, je veux des beaux cheveux. – Moi à 6 ans)

Je ne disais pas que ce que je voulais c’était être quelqu’un qui ne s’ennuie jamais.

On est donc poussé à croire depuis le début que l’on doit se définir en un seul mot. C’est un gros mensonge qui empoisonne et qui simplifie des choses pas simplifiables. Alors je ne te dirai pas ce que je fais dans la vie, faudrait que tu trouves une autre étiquette à me donner. Voilà.

Il a ri. (Je l’ai fait rire, je suis quand même contente même si je suis censée m’en foutre)

Puis il m’a demandé: comment veux-tu être aujourd’hui quand tu vas être grande demain?

Il a tout compris et moi je venais d’apprendre qu’il fallait que j’arrête de sous-estimer les gens et de les prendre pour des cons.

Tout ça pour dire, qu’elle avait raison Ariel pour le changement de casting. Les gens-ancre-de-bateau, ça t’empêche de t’envoler pour des n’importes quoi, mais ça te laisse flotter quand même. C’est de ça que j’ai besoin aujourd’hui: avoir une raison de garder mes pieds sur terre, mais avoir de la place pour courir à mon aise. On pourrait appeler ça la stabilité, j’imagine.

Je l’aime bien le garçon-docteur-ancre-de-bateaux (évidement, il est médecin), il me fait rire même quand il parle d’escalade et il ne me juge pas parce que je fais de la Zumba.

Avec lui je me sens comme moi et c’est tout spécial parce que c’est comme la première fois que je me rencontre.

C’est pas rien.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s