LES PLANÈTES

C’est important d’être joli à deux. Sinon, l’amour, il a l’air de manquer de cohérence et personne n’y croit. Nous, on bougeait de la même façon avant même de se connaitre. Ma mère disait qu’à tour de rôle, on avait l’air de graviter autour de l’autre. J’aimais ça qu’elle nous compare à des planètes.

***

Ça a commencé quand on avait 15 ans. À l’époque, j’avais encore peur des garçons. Je n’ai jamais été celle qui veut plaire ou qui cherche leur attention. En fait, c’est quelqu’un qui m’a dit que c’est ce que les jeunes filles font, elles se mettent belles pour que les garçons les regardent, les admirent et s’intéressent à elles. Il fallait dire des choses que l’on ne pense pas pour trouver des points en commun et écouter de la musique que l’on n’aime pas pour qu’ils pensent qu’on aime les mêmes choses qu’eux.

Le processus de séduction me paraissait étrange et illogique. Je ne comprenais pas pourquoi c’était à nous de faire l’effort, pourquoi ce n’était pas eux qui se mettaient tout beaux et qui écoutaient ma musique pour me faire plaisir.

À la fête d’une amie, par un bel après-midi d’automne, je jouais aux cartes avec lui et me moquait de la conversation que mon amie et son crush étaient en train d’avoir

-Tu fais du skate? Qu’il lui a demandé en voyant le skate de son frère dans l’entrée.

-Ouais, ça m’arrive. Je n’aimais pas tant ça au début, mais je m’en viens pas pire. Qu’elle lui a répondu sur un ton faussement détaché.

J’ai ri discrètement.

Ayant remarqué mes yeux rieurs il m’a demandé ce qui me faisait sourire comme ça.

Elle a essayé de faire du skate une fois, elle s’est fait mal et depuis elle hait ça pour mourir. C’est juste parce qu’elle tripe dessus comme une folle qu’elle lui dit ça. Pour qu’il l’aime ou un truc du genre.

Ok. Elle pense que Louis va l’aimer juste parce qu’elle fait du skate et qu’il ne l’aimera pas si elle n’en fait pas? C’est triste de penser ça. Il me semble que si tu fais semblant d’être quelqu’un que t’es pas, l’autre va finir par s’en rendre compte.

À moins que tu gardes ton personnage pour toujours.

Ouais. Je pense que ça arrive souvent. Mais imagine si tu choisis le mauvais personnage et qu’il faut que tu le gardes toute ta vie sinon tu te retrouves tout seul.

Peut-être aussi que les gens changent. C’est pas impossible d’être quelqu’un une journée et une nouvelle personne le lendemain. Tu découvres des trucs que t’aimes plus que ceux d’avant et ça te fait changer de personnalité un peu.

Amélie et Louis commençaient à s’embrasser à côté de nous.

-Veux-tu aller prendre une marche? Qu’il m’a demandé.

J’ai dit oui. J’aimais ça parler avec lui.

En sortant, il a pris son sac à dos dans l’entrée en me disant qu’il allait me montrer son endroit secret.

On a marché dans le village jusqu’à une petite rue tranquille et on est allé dans le cimetière.

Il a choisi une tombe au hasard, s’est assis et m’a fait signe de m’assoir près de lui.

Je trouvais ça original d’être dans un cimetière et étrangement romantique.

-As-tu peur des morts?

-Pas vraiment. Toi?

-Non. Je les aime même. Les gens trouvent ça morbide un cimetière, mais pas moi. On dirait que je me sens en sécurité ici.

Il a sorti une bière de son sac à dos.

-Tu veux la partager?

J’ai eu le réflexe de dire oui, parce que j’avais peur de le décevoir. Mais en vérité, je n’aimais pas le goût de la bière.

-Non merci, j’aime pas la bière.

Il a souri.

-C’est correct. J’aimais pas ça non plus avant, mais là je commence à y prendre goût.

J’ai pris une gorgée.

-Non, j’aime pas encore ça. Je pense qu’aimer la bière, ça va m’arriver quand je vais être adulte.

On a continué de ne parler de tout et rien, sans faire semblant. Ça faisait du bien. Il me posait des questions plus intéressantes que les autres garçons de mon âge et il était cultivé. À l’école, on ne se parlait pas beaucoup. Il était plutôt du type silencieux, mais pas rejet. Juste le gars sur qui personne n’a d’opinion parce que personne ne le connait vraiment.

-As-tu déjà embrassé quelqu’un?

J’ai été gênée qu’il me demande ça, mais dans l’optique de rester cohérente avec le discours que je tenais depuis tantôt, j’ai avoué que non.

-Non. Je pense qu’on peut dire que je ne suis pas une fille très déniaisée. Pas comme Amélie qui a déjà couché avec plein de gars.

-Tant mieux pour elle si c’est ce qu’elle veut.

-Le sexe pour elle, c’est la même chose que le skate; elle le fait pour qu’on l’aime. Je la regarde aller et je me dis que je ne vais pas me déshabiller devant quelqu’un par curiosité, ou parce que je veux qu’il reste avec moi. Je vais le faire parce que je vais en avoir envie. Je ne vois pas le point d’embrasser quelqu’un si je ne suis pas amoureuse.

-C’est plus sain comme ça je pense.

À ce moment-là, c’était comme si je le voyais pour la première fois. Il était vraiment beau, mais pas beau de la même manière que les autres. Je regardais ses lèvres sans m’en rendre compte. J’avais tellement envie de les embrasser, qu’il me prenne dans ses bras et qu’on marche main dans la main à l’école le lendemain.

Il a mis son bras autour de moi et m’a dit qu’il aimait ma façon de voir la vie. Je lui ai répondu que moi aussi j’aimais son regard sur notre univers. Son bras, il avait l’air d’avoir été modelé pour s’enrouler autour de mes épaules. C’était comme si je trouvais une partie de mon corps dont je ne connaissais pas l’existence.

On ne s’est plus lâchés. On n’a jamais joué de jeux tous les deux, sauf au début du cégep, à l’époque où c’était bien à la mode d’avoir des difficultés amoureuses et de se créer quelques drames. Mais on s’est vite calmés et on s’est avoués que c’était pour le spectacle, qu’on ne doutait pas pour de vrai. C’était ironique, parce qu’on venait de faire comme tout le monde sans même s’en rendre compte.

Aujourd’hui, je me questionne à savoir qui je suis quand il n’est pas là. Je crois m’être perdue là-dedans, j’ai grandi à deux. Je me demande où est la jeune fille qui savait s’écouter et faire ce qui lui plaisait sans se soucier du regard des autres, de son regard à lui.

Cet homme m’a rendue magnifique, forte, confiante. Mais j’ai envie de découvrir si je suis encore belle quand il n’est pas là.

Ça me fait peur de douter, de penser que si je reste avec lui, ce serait pour faire comme tout le monde. Parce qu’il est confortable, qu’il m’aime comme on ne m’aimera peut-être plus jamais.

On a eu de la chance de s’aimer autant. Que pour plein de gens, l’amour reste un concept flou, qu’ils espèrent comprendre un jour. On l’a compris nous, c’était quoi s’aimer pour vrai.

Mais une partie de moi veut vivre autre chose: 23 ans, c’est trop jeune pour choisir ma personnalité d’adulte. Je sais que si je choisis tout de suite, je vais faire fausse route, parce que je n’ai rien essayé d’autre. Après tout, je n’aime pas encore la bière.

Au fond de moi, j’espère continuer de graviter autour de lui pour toujours. Mais là, tout de suite, j’aimerais être mon propre système solaire…

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