Les choses qui goûtent.

J’ai mal au coeur. Mais pas assez pour vomir. Ce sont les pires maux. Ceux qui ne font pas assez mal pour être soulagés.

La soirée d’hier est floue. J’ai fait des excès.

Ça me rend heureuse.

Je suis dans l’appartement de Samuelle quelque part entre Rosemont et Hochelaga-Maisonneuve. Par la fenêtre, je vois des centaines de maisons, toutes pareilles, alignées sagement les unes avec les autres. Les pelouses trop vertes pour être naturelles, les autos qui brillent de propreté au soleil. C’est la banlieue dans la ville. Le territoire des adultes qui ne veulent pas s’avouer vaincus par le désir de tranquillité qui les assaille. Un compromis. Oui c’est ça. Les Shop Angus sont une terre de compromis.

Il n’y a pas de bruit. Même le vent a décidé de faire demi-tour pour ne pas déranger les fantômes qui habitent ici.

12h23

J’ai bien dormi.

Ça sent le bacon.

L’appartement est immense. C’est une maison de ville en fait. Tout est propre et fraichement rénové. Le genre d’endroit où la poussière ne se pose jamais bien longtemps. La déco est simple et épurée sans être à la mode. Un peu comme si elle avait acheté un clé en main.

Je viens de me séparer, c’est pour ça que je suis ici. En attendant que…

C’est ce que tout le monde me dit depuis quelques semaines.

J’ai l’impression d’être en attendant que.

Je suis dans l’attente de la nouvelle moi. La moi sans lui.

C’est joli chez Same. Mais c’est froid. Son univers est trop propre pour pouvoir s’y perdre. Tout est rangé mathématiquement, il n’y a ni odeur ni chaleur. Comme si elle n’existait pas vraiment.

Ça me rappelle la maison des parents d’Alex.

J’arrive dans la cuisine et elle me tend une assiette avec deux œufs miroirs, des fruits, du bacon et deux toasts de pain brun multigrains de marque Bon matin. Le pain que les gens normaux mangent parce qu’ils pensent que c’est plus santé même s’il ne goute rien du tout.

Je pourrais lui dire que manger ce pain-là, c’est comme manger du pain blanc. Mais je m’abstiens.

Si tu veux plus de bacon, il en reste.

-Je suis végétarienne.

-Parfait. Ça en fait plus pour moi. Me dit-elle en changeant les tranches d’assiettes.

J’ai souri.

-Je vais visiter un appart dans Saint-Henri vers 14h. Que je lui dis.

-C’est loin Saint-Henri.

-Justement.

En marchant vers le métro, je me suis arrêtée dans un parc et j’ai fixé les fameuses maisons.

Il y en a une là-dedans qui était pour moi. Je les trouve mortes. Elles ont l’air vide même si elles sont remplies de vies.

Tout ce que je lis à un rapport avec ça, le vide. Comme si les gens venaient de prendre conscience du rien de leur existence. Tout le monde en parle, mais les gens l’acceptent comme quelque chose d’inéluctable. Ils continuent leur routine métro-boulot-dodo, s’en plaignent un peu et changent de poste. Quand je leur demande s’ils ont vraiment l’intention de changer quelque chose, ils me répondent en riant un peu que «c’est compliqué la vie».

J’ai toujours envie de leur dire que ma vie à moi est simple.

Ce à quoi on répondrait que c’est parce que je suis belle, jeune et que je n’ai pas encore d’enfants.

Ils ont tort. C’est juste qu’on n’a pas la même définition du mot compliqué.

En fait, on fait rarement dans la complexité dans notre hémisphère.

On est plutôt doué pour simplifier d’une façon si drastique que l’on se retrouve avec trop de temps libre. C’est qu’il n’y a rien pour nous remplir. Juste des émissions de télé qui nous font vivre par procuration des émotions qu’on n’aurait jamais le courage d’expérimenter pour vrai. Il y a aussi le téléjournal de 22 heures qui nous montre la misère des autres. Il n’y a rien de plus rassurant que misère de l’autre. À 22h30, on essuie nos larmes de culpabilité et on retourne à la bouteille de vin à moitié vide posée sur le comptoir de cuisine en stainless. On se verse un 3e verre, on essuie la goutte qui est tombée à côté et on oublie.

Tout est comme il faut.

Dans cet environnement sans tache on essaie d’exister du mieux qu’on peut. On garde la saleté pour la fiction, pour ce qui se passe de l’autre côté de l’écran. Ici, il faut que ça reste propre même si en dedans on meurt d’envie d’aller se jeter dans la boue. De se créer un drame qui mettrait un peu de couleur dans le décor mat.

J’ai l’intérieur qui tremble. Comme si ma peau allait changer de côté. Je me sens au bord du débordement de quelque chose. Tout s’illumine, tout goûte bon même le pain qui fait semblant que Same m’a servi ce matin.

Je peux encore me choisir ma vie non?

Une vie avec de l’herbe, mais sans pelouse.

Une histoire remplie de choses qui goûtent.

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