Stainless.

Il faut me remettre d’une coupure obligatoire. Pour plein de raisons. Mais surtout pour ne plus me sentir anémique de ma propre vie.

On a fait un trop long bout de chemin ensemble et il nous a fallu départager le tout. Il m’a attrapée au début de ma vingtaine quand j’avais encore l’amour fluide. Je venais d’enchainer quelques désastres amoureux, j’étais brisée, mais pas irréparable.

Fissurée, je dirais.

Tranquillement, il est devenu son père et voulait que je devienne sa mère. Deux êtres bien comme il faut qui aiment le contrôle et les apparences qui ne sont pas trompeuses. Ils vivent dans un monde déconnecté du reste. Un monde poli, mesuré et propre.

Quand il m’a parlé d’acheter notre première maison, ça a sonné l’alarme. Je n’en voulais pas de maison, ce n’était pas dans mes cartes. Je m’en foutais de notre cuisine en stainless et de notre déco pinterest.

Un jour, j’ai vu un couple magasiner leur bonheur au Ikea. La femme souriait à n’en plus finir, visiblement contente que son mari paie la facture en lui laissant tout le loisir de faire son nid comme elle le voulait. Pendant ce temps, je marchais dans les allées en hochant poliment de la tête lorsqu’il me proposait de nouveaux rideaux, un quatrième couvre-lit d’une différente teinte de blanc ou la dernière invention Scandinave pour s’assurer que tout entre quelque part sans avoir l’air d’occuper l’espace. Après tout, nous étions dans le royaume de l’épuré. C’était un peu comme ça que je me sentais: épurée, stainless, une chose blanche avec des contours de bois qui  prend moins de place que nécessaire.

Ce n’était pas désagréable, alors je souriais.

Puis, de plus en plus, j’ai souri par habitude.

J’ai souri lors des week-ends au Mont-Tremblant avec sa famille. Durant lesquels j’ai mangé des gros steaks au Bâton rouge comme si c’était le luxe des luxes.

J’ai souri pendant nos vacances annuelles à Punta Cana. Pas un resort quand même, on n’est pas comme ça nous, on voyage pour vrai. On se loue une immense maison près du peuple et on baragouine quelques ordres en espagnol aux trois femmes de ménage sous-payées. On essaie nous.

J’ai souri pendant nos week-ends de randonnée et d’escalade dans le bas du fleuve.

J’ai souri en tenant un selfie-stick au sommet du Machu Pichu pour mettre une photo de lui et moi sur Instagram afin de montrer au monde entier à quel point j’ai la vie que tout le monde aimerait avoir. Une vie qui me va bien. Une vie qui me fait sourire de toutes mes dents réparées par un orthodontiste et blanchies aux deux ans. Une vie sans fumée, sans gras trans et souvent sans gluten. Une vie avec des bonnes bouteilles de vin et des manucures bisannuelles comme les fleurs qui fleurissent dans les plates-bandes de la maison de papa et maman. Une vie avec des limonades maison semi-sucrées qui ne font pas engraisser. Une vie avec du thé aux herbes biologiques de l’Himalaya qui goûte rien mais qui coûte cher.

J’ai souri quand il m’a dit qu’il avait maintenant assez d’argent pour un cash down et qu’on pouvait finalement réaliser notre premier rêve.

J’ai continué de sourire même si ce n’était pas mon rêve à moi.

C’est quoi mon rêve à moi d’ailleurs?

Je suis qui quand il n’est pas là?

J’ai souri quand il m’a dit que c’était normal de faire l’amour juste deux fois par semaine quand on vit ensemble depuis trois ans.

J’ai souri quand il m’a dit que je n’avais pas à m’inquiéter de rien dans la vie, parce qu’il allait toujours être là pour répondre à mes besoins.

Mes besoins. Ha. Là j’ai eu envie de rire.

Je l’ai impressionné moi aussi, avec mes cupcakes de velours rouge et mon talent pour faire griller des choses sur le BBQ.

Les filles ne font pas ça d’habitude. C’est hot que toi oui. Qu’il m’a dit.

Parce que c’est dangereux, un barbecue tsais, c’est une job d’homme des bois viril de virer des côtelettes d’un bord et de l’autre.

Crisse.

La moi de 22 ans, à la validation incertaine était fière. Fière de quoi? D’être comme un homme? De ne pas paraitre frêle pendant un instant? D’être sortie d’une boite dans laquelle on m’a délicatement posée pour aucune raison? Fière de lui et de son ouverture d’esprit?

Il ne voulait pas mal faire. Personne ne l’avait sensibilisé à ça encore, les rôles des hommes et des femmes qui peuvent s’inverser.

Puis un jour j’ai arrêté. Je me suis éteinte, qu’il m’a dit.

Il ne voyait pas que ça faisait longtemps que mes yeux ne brillaient plus. Il s’est fait leurrer comme tous les autres par mon sourire faux et mon compte Instagram de fille femme parfaite.

Je suis partie un matin, juste avant d’aller signer l’offre d’achat. Il avait opté, je dis il parce que moi j’ai fait comme si, pour un deux chambres dans Rosemont. Deux chambres parce qu’on allait surement avoir des enfants bientôt. Il a dit ça, à voix haute, devant l’agent d’immeuble trop excité qui m’a demandé si j’étais enceinte. J’ai souri en lui répondant que non, mais bientôt je l’espère.

Non non non et non.

Il s’est levé et ma valise était faite.

Il m’a demandé pourquoi.

Je lui ai dit que c’est parce qu’il ne m’aimait pas.

Il m’a dit que c’était absurde. Qu’il était all-in et que lui et moi c’était pour toujours.

Je lui ai demandé pourquoi il m’aimait.

Il a dit que c’était pour moi toute entière, pour ma façon de voir la vie comme lui, pour notre connexion particulière et par-dessus tout pour mon sourire extraordinaire qui illuminerait n’importe qui.

Il m’aime parce que je me suis laissé être une poupée.

Ça fait longtemps que je n’ai pas souri pour vrai. Ça fait longtemps que j’ai oublié ce que je voulais deep down. Ça fait longtemps que je vois la vie comme toi faute d’avoir eu l’occasion de me demander comment je la voyais moi. Que je lui ai dit.

Il n’a rien compris et je suis partie avec ma valise.

Il m’a seulement dit de prendre le chat.

J’ai pris Sakapuce et je l’ai mise doucement dans sa cage. Nous sommes déménagées dans Saint-Henri, avec les gens à la peau d’une autre couleur que blanche et les Anglais. Là où la vie avait l’air réelle pour la première fois depuis une éternité. J’ai 28 ans et je suis seule. J’habite en colocation dans un appart où l’évier coule tout le temps, où les murs sont presque transparents et où les comptoirs de cuisine ne sont pas sans-taches.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s