STAINLESS II

Un jour je suis partie pour remettre les pendules à l’heure. Le cliché le vrai de vrai, de la fille blanche qui part explorer des contrées lointaines,-mais-pas-tant, comme un défi-sécuritaire, à la recherche d’une autre version d’elle-même. La fille-femme à la peau pâle qui rencontre cette elle et l’adopte comme si elle était depuis toujours. Je me suis mise à faire partie de ces gens qui aiment soudainement l’exotisme, un peu tristes de ne pas être nés dans une autre culture qui permettrait de s’émanciper plus facilement du train de vie nord-américain. D’un coup ce qui vient ou revient d’ailleurs est valorisé au détriment du ceux qui restent ou naissent ici.

J’eus pour première réaction de publier sur internet tout ce qui pouvait aider à établir cette image de femme du monde qui me faisait sentir au-dessus de la mêlée. Au-dessus des gens qui restent dans l’ignorance de cet ailleurs si prestigieux, si émancipateur. Une fois l’image établie, je l’ai détestée, rejetée autant que les autres. Pas qu’elle n’était pas vraie, mais bien incomplète, coupée et recadrée.

Je tenais coute que coute à fuir ce discours établi qui me faisait peur de par son manque de frivolité improvisée. Il n’y avait rien de séduisant dans l’idée d’un monde où les excès sont prévus et toujours sous contrôle.

J’avais choisi le Pérou. Pourquoi? Aucune raison, c’était à la mode, d’aller se trouver une personnalité marginale au Pérou.

Tout ça parce que je voulais courir loin de tout ce qui faisait de moi celle que je connaissais déjà.

Elle s’en vient ta bague ne t’inquiète pas. Tu vas l’avoir le mari, la maison, l’abonnement au gym de luxe, le condo au Costa-Rica et les enfants. Un garçon et une fille qui vont sortir de toi dans un délai rapproché. C’est plus beau sur les photos des enfants qui ont l’air jumeaux. On va les appeler par de vieux noms qui reviennent à la mode. Paul et Amandine sûrement. Paul va jouer au hockey ou au soccer selon sa préférence. Amandine n’aura pas le choix d’apprendre la gymnastique ou le patinage artistique. Peut-être les deux en même temps. Dès son plus jeune âge, tu vas lui apprendre à sourire pour plaire, sourire pour être aimée, sourire pour être en sécurité. Elle va devoir être une superfemme tout de suite. Avoir des « A » partout, faire plein d’activités parascolaires et avoir le choix d’entrer en sport-études dans la discipline de son choix. Il faudra qu’elle sache cuisiner aussi. Tu lui montreras très jeune comment faire tes cupcake red velvet. Elle pourra épater tout le monde avec ça. Elle sera tellement l’idéale que même les garçons qui n’en sont pas amoureux voudront la marier.

Paul, va vouloir apprendre la guitare. On va le laisser faire parce que ça va l’aider avec les filles au secondaire. La vie est dure pour les garçons pré-pubères. Il va se créer un premier band et rêver d’être musicien. Pas une rockstar, parce que la mode n’est plus au rock n’roll. Aujourd’hui, il faut être un artiste connu, mais pas trop qui porte un foulard même quand il fait chaud. Mais nous, ses parents, on va lui dire que ce n’est pas réaliste. Que c’est beau les rêves, magnifique même! Qu’il faut en avoir tout plein. Mais des rêves qui peuvent se réaliser seulement. Faut rêver loin de la déraison. Il va hocher de la tête et accepter d’étudier au HEC. Il va déménager à Montréal avec son meilleur ami d’enfance, qui est aussi notre voisin, dans un condo sur Édouard-Montpetit. Tout près de l’école, mais juste assez loin des bars pour éviter les distractions. Amandine va arrêter le patinage artistique ou la gymnastique pour poursuivre des études en médecine. Parfait. C’est ce que nous voulions, des enfants aux ambitions bien placées. On va dans des soupers entre amis et on attend avec impatience le moment ou on nous dit ‘’Pis? Comment vont les enfants?’. Nos enfants seront des modèles sociétaires aux dents parfaites et aux cheveux qui bondissent au soleil parce que plus on est blonds et bronzés plus la vie est belle.

J’ai passé proche. Ça m’angoisse parce que parfois, j’ai peur d’y retourner dans cette neutralité engourdissante. De retourner aimer pour aimer loin de toute passion, loin de toute la poussière qui tombe et se soulève en beauté, loin de ce qui est sale ou taché. Me retrouver encore dans un décor en Stainless ou tout brille d’une lumière froide qui n’illumine que le vide de l’espace dans lequel elle se trouve.

Bref. Le Pérou…

Aussitôt débarquée de l’avion je me suis sentie renaitre. Le chaos sud-américain, l’odeur de diesel, l’humidité dans l’air me donnaient des palpitations. J’avais une émotion. Ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu mon cœur battre aussi fort. Comme un bruit sourd dans mes oreilles. Poum, poum, poum. Le reste se dissolvait derrière. Je n’écoutais que lui. Poum poum poum.

Je me suis mise à avoir le rire facile et à sourire pour des riens. À sentir toutes les particules de mon corps s’agiter et se placer avec de nouvelles particules par curiosité. C’est comme ça que j’imagine cette fameuse découverte de soi-même : un bal de parcelles volages.

On cesse de remarquer l’univers quand on est chez soi et c’est là qu’il a cette tendance étouffante à devenir tout petit.

Mais ici, au chaud, nous sommes qui nous ne sommes pas d’habitude. L’habitude n’existe pas. Nous non plus… Pas vraiment.

Je veux exister moi. Exister très fort. Partout, tout le temps. Dans le nord, le sud, l’est et l’ouest. Exister ici aussi. Avoir des centaines de vies dans une seule. Mais pas des virtuelles, pas des images trop polies qui flottent dans le rien. Des images semblables ou différentes, contradictoires même, qui s’enchainent comme un long film qui ne connaitrait pas la censure.

Oui, j’ai oublié qui j’étais sous le soleil de Los Andes, et puis après?

***

 

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