L’image.

Quelqu’un m’a dit hier : ‘’T’as le toi trop grand pour toi’’. Ça m’a brulée quelque part, comme une coupure de papier. Je me suis sentie toute nue, vulnérable, d’abord parce que j’ai tout de suite compris le sens de son commentaire et ensuite parce qu’il avait raison. Il a continué : ‘’ce n’est pas juste toi, c’est tout le monde, moi compris. C’est fou raide, le temps qu’on passe à se faire croire que notre monde est différent’’. J’ai continué : ‘’Il faut que tout soit plus blanc que blanc, plus saturé, plus contrasté, plus toute…comme pour enterrer définitivement ce qu’on décide de ne pas montrer’’.

Les gens ne sont pas aussi égaux qu’on aime le croire. C’est mon malaise des derniers temps. Cette volonté de paraitre plus que d’être me fait mal au cœur. Tous ces gestes calculés, ces photos aux sourires forcés, ces anecdotes filtrées comme si nous étions tous soudainement devenus des vendeurs de rêves alors que rien de tout ça n’existe vraiment. C’est un phénomène étrange que de penser qu’on est dans le faux plus souvent que dans le vrai.

Je pensais, naïvement peut-être, qu’en grandissant on se libérait du regard des autres. Que c’était ça, devenir une grande personne. Que tous les adultes étaient des personnages de chair et d’os, des gens à l’identité forte, puissante et indépendante. Je pensais qu’une fois passé le cap de mes 25 ans environ, quand j’allais avoir envie de me reproduire à mon tour et d’avoir des choses qui m’appartiennent pour longtemps, j’allais inéluctablement être une personne entière. Mais non, c’est tout le contraire. Il n’y a pas de ‘’soi’’ qui tienne. Ça me donne le tournis, pour être franche. J’étais plus complète à 16 ans parce que j’ignorais ce que je sais aujourd’hui. Mieux encore, j’ignorais que je ne connaissais rien.

Ma mère me dit toujours que nos yeux ne peuvent pas faire semblant. C’est dire que la vérité est toujours là, de l’autre côté du miroir. Mais on est plus occupés à regarder notre reflet dans l’œil de l’autre plutôt que d’essayer de voir ce qui se cache vraiment derrière.Je comprends, moi aussi il me fait peur le regard des autres.

Ce qu’elle ne m’avait jamais dit ma mère, c’est qu’être adulte, c’était aussi d’apprendre à faire attention et à mettre les bons filtres aux bons endroits, rire au bon moment, mais pas trop fort surtout, se laisser aller, mais avec retenue. Ça m’épuise de faire autant attention, d’avoir peur que l’on ne m’aime pas, ou pire que l’on ne m’aime pas parce que l’on m’a mal comprise.

La vérité assumée, peu importe la contradiction qu’elle met en évidence, est que j’angoisse à l’idée de me sentir observée, jugée en fait, alors que j’ai crié ‘’regardez-moi’’ à plein poumon.

Ma vie est à moi est plus beige qu’elle ne le parait. La semaine dernière, j’ai eu l’air à la mode parce que j’ai mis une photo de moi avec des souliers blancs. C’est in, des souliers blancs, tout le monde en a. Si tu les portes bien, ça veut probablement dire que tu habites sur le plateau et que tu travailles dans le Mile-End. Probablement sur Saint-Viateur/de Gaspé. Au fond, je voulais qu’on me dise qu’ils m’allaient bien mes souliers. J’avais envie d’appartenir au club des souliers blancs. C’est tout. Rien d’autre que le besoin intrinsèque de sentir que j’appartiens à quelque chose qui convient à l’image que je me vois adopter.

Au cégep, je me souviens comme si c’était hier de la stupéfaction que j’avais éprouvée à la lecture de ‘’L’ère du vide’’ de Gilles Lypovetsky, un texte publié en 1989, qui adresse le narcissisme grandissant de la société post-moderne. J’ai lu cet essai avant Facebook, avant les selfies, avant Instagram et j’avais été subjuguée du haut de mes 17 ans par la justesse de son propos. Je pensais, toujours aussi naïvement, que ma génération avait inventé l’égoïsme. Mais non, nous avons simplement plus d’outils pour nous rendre transparents. On la bâtie depuis longtemps cette ère du vide, mais surtout, et c’est ce qui est le plus déprimant, nous le célébrons ce vide.

Peut-être qu’il me faut abdiquer tout de suite, et apprendre à l’aimer comme une partie de moi.  Il est difficile de se battre contre ce qui est intangible, insaisissable, contre ce qui est un amalgame des ambitions malsaines de l’humain et une traduction maladroite des comportements qui, à la base, le rendent beau.

J’essaie de ne voir que l’amour dans tout ça. De voir toutes les louanges que cet état de connexion perpétuelle nous permet de lancer dans les airs, tous les gens qui se dévoilent avec justesse et qui ont une tribune pour briller comme ils le devraient. J’applaudis la diversité qui nous est offerte, ou plutôt, accessible.

C’est important, de se confronter à la petitesse de notre univers de temps en temps. De se forcer à se rappeler que les projecteurs illuminent ce qu’ils veulent éblouir, que ce qui est dans l’ombre existe autant, parfois plus. Je le comprends le besoin de se réaliser, je le comprends le besoin de sentir qu’on touche tout le monde et même ceux qu’on ne connait pas, mais je n’arrive pas à comprendre il vient d’où ce besoin-là. Pourquoi on a tant besoin de l’amour ou de la reconnaissance à sens unique? Ça vaut quoi, de se faire aimer pour une image que l’on a bien su polir?

Je ne vais pas travailler aujourd’hui. Je vais rester ici, blottis dans les couvertures de celui que j’aime aujourd’hui, parce qu’au final il n’y a que ça qui compte, les moments qui passent sans laisser de traces, mais qui nous définissent plus fortement que les autres.

C’est on ne peut plus vrai que j’ai le moi trop grand pour moi.

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