Le monde à l’envers

Les patineuses artistiques ont une astuce pour ne pas être étourdies en tournant sur elles-mêmes : elles fixent un point. Ça permet de sortir d’un tourbillon avec grâce, la tête haute, en ayant gardé le contrôle.

Il est dur d’aimer si on se construit des murs, dur de s’envoler avec du ciment dans les pieds, comme il est dur d’avoir la tête qui tourne quand on fixe toujours la même chose.

Le meilleur exemple du concept est l’amour, comme à peu près toujours. Des dizaines de fois dans ma jeune vie, j’ai décidé que je n’allais pas tomber amoureuse, alors j’ai fixé un point. Juste un point et j’ai omis le reste. Parce que le reste, le plus beau surement, m’aurait étourdie, j’aurais perdu pied, je serais tombée fort et me serais fait mal.

Fallait pas.

Je n’ai jamais été surprise quand ils finissaient par partir. J’étais soulagée souvent, parce que ça épuise de recevoir autant d’amour sans être capable de donner quoi que ce soit.

Chaque fois, le temps qui passe m’a joué le même tour et je me suis mise à m’ennuyer de l’amour que je venais de perdre sans même avoir pris le temps d’y mettre un mot.

En fixant ce point, je suis passée à côté de l’essentiel. De tout le beau et le laid qui font de lui qui il est profondément. De sa complexité en fait. Oui, c’est ça. J’ai manqué ses nuances.

Hier soir, alors que je dormais seule, je me suis permis de m’étendre en diagonale. J’ai occupé tout l’espace qui pouvait m’appartenir. J’ai réfléchi à ce que je suis et ce que j’aurais pu être, à toutes les autres nuances que j’ai manquées dans mon parcours.

Dans le normal, le tous-les-jours quand le monde est à l’endroit, il faut faire attention de ne pas occuper l’espace qui ne nous appartient pas, on apprend ça tout jeune. Il faut exister, mais pas trop. Les gens qui existent trop fort, ils tapent sur les nerfs des autres et les autres n’apprécient guère.

C’est qui eux? Que j’aurais dû demander à ma mère quand elle m’expliquait ce genre de chose. C’est qui les autres dont j’ai autant peur? Eux, ils occupent ma tête et ne le savent même pas. À cause d’eux, je me retiens de tout plein de choses.

Pour les nuits à venir, je dormirai dans un lit chaotique, la tête en bas avec mes pieds sur les oreillers. Ce sera ma petite révolution, une manière physique de tenter d’atteindre l’envers dans le monde des rêves.

Il m’apparait problématique que de trouver ma sécurité exclusivement dans mes draps blancs alors qu’avant je l’envoyais balader avec le plus grand des plaisirs. Je la fuyais et j’en étais fière. Je me trouvais plus courageuse que tout le monde de pouvoir tenir tête à l’engrenage de la normalité. Il me fallait rester loin de l’inconfort que me cause la certitude de savoir que tout va bien. C’était troublant, mais exaltant, d’être aussi bien dans le tumulte, de trouver que le monde est à son plus beau lorsqu’il est à l’envers. Il faut dire que son beau désordre n’est pas dans la violence, mais dans le laisser-aller des jolies choses.

La vie est devenue tranquillement un champ de mines ou tout ce que je fais est essayer d’éviter qu’il y en ait une qui explose. Personne n’aime ça les explosions. C’est douloureux et ça laisse des marques, des cicatrices, des deuils. On a raison de ne pas aimer ça quand on les considère comme ça. Mais les explosions, elles brillent aussi. Elles font bouger les choses à grande vitesse, et peuvent changer la forme de pas mal tout.

La retenue qu’ils appellent. Ça veut dire grandir. Apprendre à avoir de la retenue c’est apprendre à ne pas se foutre de ce que les autres pensent de toi, apprendre à vouloir se faire aimer des bonnes personnes. C’est impossible d’être aimé unanimement, mais pourvu que les gens clés t’aiment, tu vas aller loin. Après tout, les personnes-clés ouvrent des portes. On veut le plus de portes ouvertes possible pour se donner l’illusion de la possibilité, pour se sentir moins étouffés. Elles sont ouvertes et on les regarde avec un sourire. Demain. J’en prendrai une autre demain. Qu’on se dit tous les jours avant de franchir le même pas qu’à l’habitude.

On est une gang d’épicuriens non? On aime donc ça se dire qu’on vit pour le plaisir, pour être heureux, pour atteindre un bonheur ou le blanc reste toujours plus blanc que blanc. Alors on fuit ce qui fait mal, ce qui rend les choses sales, on fuit les combats et tous les conflits, même qui pourraient nous faire grandir pour vrai.

On dit que lorsqu’on devient adulte on est plus libre, mais ce n’est pas vrai. Je vivais tellement fort avant d’être une adulte. Il me semble que la douleur, le struggle, me faisait moins peur. Ça me manque d’avoir mal, parce que j’étais au moins capable de sentir quand j’allais bien.

On se perd tous un peu au profit des autres quand on grandit. On fixe un point dans le tourbillon de la vie et on se fait croire que c’est là qu’il faut aller. On oublie le reste pour ne pas se perdre, en faisant comme si on ne savait pas que c’est en se perdant dans n’importe quoi que le beau arrive. Le monde, notre univers en fait, risque de briller plus fort si on lui autorise les remous.

 

Photo: Lissy Elle

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