Poussière.

Une amie m’a dit qu’elle partait pour de bon aujourd’hui. Pou paf. Juste comme ça. Toute sa vie dans quelques boites et une vente de garage plus tard, elle sera à l’autre bout du monde en train d’enseigner l’anglais quelque part dans un coin perdu de la campagne japonaise.

Elle aussi a attrapé le fantasme du laisser-tomber. C’est très en vogue en ce moment de se bâtir une vie complète, lourde à souhait, qu’on prend plaisir à aimer détester, pour ensuite la fuir du jour au lendemain.

C’est à croire qu’on possède les choses pour pouvoir les déposséder un jour. Je trouve qu’il y a du beau dans ces objets qui traversent tellement d’époques qu’ils deviennent intemporels. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Aujourd’hui, on achète ce qui nous convient dans le tout-de-suite. Je comprends, moi aussi je suis comme ça parfois. J’achète, pour combler un je-ne-sais-quoi. Des choses vides la plupart du temps, qui font bien paraitre le physique question d’avoir l’air saine, complète, en un seul morceau solide. Mais en fait, c’est que je veux avoir le contrôle sur quelque chose, mon corps, ma beauté. Juste pour que les gens regardent l’extérieur et ne s’attardent pas sur tout ce qui est brisé en dedans. Il m’est arrivé d’être fissurée au point de laisser passer la lumière quand j’étais dos au soleil.

Depuis la naissance, tout ce que je veux c’est grandir, avoir les libertés d’une grande personne. Alors oui, je la voulais ma maison. J’avais hâte de pouvoir dessiner sur les murs comme je voulais et de pouvoir faire y faire le ménage jamais.

Je me suis offert ma première unité modèle il y a de ça quelques mois. Fraichement construite pour ma personne. Aussi unique que je présume l’être. Une maison qui me va bien.

Cette nuit, j’étouffe en silence dans ce grand lit placé au centre de ma chambre vide. Lors de mon arrivée ici, j’ai voulu une déco à l’antipode de la maison de campagne ou j’ai grandi. Une grande maison trop chargée d’antiquités où la poussière ne cesse jamais de s’y déposer. Il était hors de question de porter du blanc puisque tout devenait gris. Au moins, c’était le meilleur endroit du monde pour jouer à la cachette. Alors ma chambre de grande personne est blanche, vide et il est impossible de s’y cacher nulle part.

Ma maison, je vais la décorer à ma façon, l’habiter du mieux que je peux. Je vais la trouver belle, l’aimer même. Je vais faire taire les doutes, faire comme s’ils n’existaient pas dans ce lieu sans poussière, cet endroit sans lourdeur. Ici, je vivrai dans le déni confortable de tout ce qui se cache ailleurs.

Je suis dans le moule. Je suis mariée avec le moule. J’ai même une hypothèque avec lui.

Je l’ai portant rejeté à l’adolescence ce moule-là. Avec verve en plus. Je lui ai craché dessus. Je l’ai mis à l’envers. Je l’ai déchiqueté en 1000 morceaux, pourquoi finalement? Pour le remettre ensemble comme un casse-tête, identique à l’image qu’il était au tout début. Ma crainte, mon insomnie, c’est de me rendre compte un peu trop tard, à l’aube de la 40aine disons, quand mes enfants seront assez grands, assez formés, pour que j’aie le temps de repenser à moi, que j’ai eu tord. Que ce n’était pas moi la vie de famille bien rangée, le chalet dans le nord et les responsabilités financières trop lourdes pour pouvoir tout abandonner. Me dire que j’aurais dû partir avec eux et lui, être ailleurs puisque j’ai toujours aimé d’amour ce qui n’était pas ici. Me rendre compte que qui je suis n’est pas la somme de tout ce que j’ai accompli, mais la somme de ce que je n’ai pas fait. La somme de mes regrets. On ne peut pas vivre la vie de quelqu’un d’autre, que j’ai lu un jour. On n’est que soi.

Ce soir, j’ai envie de rester légère toute ma vie. De fuir les engrenages, de n’apporter avec moi que mes robes, mes livres et de quoi écrire. Apporter quelqu’un peut-être, quelqu’un qui comprend la nécessité de la légèreté de l’être, l’importance de la liberté de pouvoir être. Quelqu’un qui sait reconnaitre la nuance du subtilement obligatoire, de toutes ces choses que l’on fait en croyant que c’est notre idée alors que non, c’est l’idée des autres autour qui ont déteint sur nous.

Mais non, demain, une fois bien réveillée je me rendormirai.

 

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