Les Fanny

Quand j’étais petite, je pensais qu’on changeait de nom quand on grandissait. Que t’avais ton nom d’adulte et ton nom d’enfant. Ça expliquait pourquoi toutes les mamans s’appellaient Suzanne et toutes les enfants s’appellaient Vanessa. Tu nais Stéphanie, mais tu deviens une Sylvie. Je trouvais que les Jessica pouvaient facilement devenir des Josée et les Fanny pouvaient devenir des Nicole.

Je m’appelle Mali, je me demandais j’allais devenir quoi? Clairement, je ne pouvais pas devenir une Diane, une Agathe peut-être, mais encore là… Pas une Diane, ni une Danielle. Je ne ressemblais à personne surtout pas à une Fanny.

Force m’était de constater qu’on m’avait donné un nom qui ne voulait rien dire. Ma mère dirait le contraire. Ma mère dirait que mon nom voulait justement tout dire.

Mais c’est ma mère.

Avant-hier, un garçon un peu…confus…m’a demandé si j’étais « pure laine » parce qu’il trouvait que j’avais des yeux exotiques. Je dis confus parce que je ne trouve pas ça particulièrement intelligent comme formulation de phrase « Es-tu pure laine ? ». Qu’est-ce qu’elle a d’impure ma laine? Le gars ne voulait pas mal faire, il capote sur le Flamenco. Pour lui, c’est un compliment d’avoir l’air hispanique. Mais l’ignorance ou l’innocence – choisissez le terme qui vous convient le mieux – n’excuse pas tous les comportements niaiseux. On dit que ce n’est pas un crime de ne pas savoir, mais moi j’ai envie de dire des fois que oui. Des fois, l’innocence est un crime. Des fois, on devrait encourager les gens à se sentir coupable de leur ignorance.

Bref, le gars ne voulait pas m’insulter, il ne voulait pas insinuer que ma laine n’était pas pure ni que seule la laine des québécois mérite le terme. Mais n’empêche que c’est ce que cette expression veut dire. Elle place son sang au-dessus du mien.

Au moins, quand je lui ai répondu qu’en effet j’étais « impure » puisque je suis mi-colombienne, il s’est bien de gardé de me faire une blague de cocaïne ou de me dire « HEIN ? Viens-tu de Medellin (prononcé : Médéjine) ? Pablo Escobar… Ha…Ha…Ha ». Comme s’il était le premier à faire le lien, le premier à faire semblant de sniffer dans le vide quand je dis Colombie et à me demander si Narcos c’est comme dans la vraie vie.

Je crois qu’il y a une richesse dans le fait d’être issue de deux cultures, de venir de deux endroits à la fois. Outre une double citoyenneté, ça t’ouvre l’esprit d’emblée. Pas sur tout évidemment. Être métisse n’est pas une qualité, ni un défaut. Tu peux quand même grandir en devenant le genre de personne qui demande aux gens s’ils sont « pure laine ». Tu peux aussi grandir sans te poser aucune question sur tes origines. Ça ne rend pas plus brillant, plus beau, plus cool même si on dirait que ça commence à être franchement valorisé de ne pas être complètement blanc. Ce que j’aurais pas donné pour que ce soit cool d’être différents quand j’étais plus jeune. Peut-être que j’aurais été une fille-femme plus légère. Pas légère dans le sens de niaiseuse. Légère dans le sens de facilement heureuse. Légère comme les Fanny que je les appelle.

Fanny c’est la fille d’à côté, celle qui ne sait pas qu’elle est belle, qui a un BAC en nutrition, qui charme facilement, qui ne parle pas fort, qui réfléchit toujours avant de parler, qui ne débat jamais de rien sans être certaine d’avoir raison. C’est celle qui sait quand se taire, celle qu’on aime facilement parce qu’elle est belle dans tous les décors.

Fanny est blanche avec des cheveux châtains mais elle bronze l’été. Sans essayer, elle fit dans tous les stéréotypes de beauté depuis 1980. Elle a un corps de feu naturellement mais elle dit que c’est parce qu’elle fait du yoga. D’ailleurs, elle dit Yogà et pas Yogâ. On peut voir des photos d’elle en train d’en faire au sommet de plusieurs montagne, mais quand ça vient de Fanny, on ne trouve même pas ça cliché. T’sais cette position là (imaginez une position), Fanny n’a pas de bourrelet quand elle l’a fait.

Fanny a beaucoup de followers sur Instagram mais n’est pas blogueuse mode pour autant. Elle a un « copain » et non un « chum ». Un Instagram Husband qui travaille dans le Mile-End avec qui elle a acheté son condo dans Hochelaga. Ils portent toujours des souliers blancs qui ne se salissent jamais. Ils ont un chien qui ne pue pas.  Ce dernier a un nom de famille composé et il vient de Boucherville. Leurs parents sont encore ensemble et ils passent les dimanches à jaser de projets jardinages et rénos DIY en buvant une limonade-sans-sucre-bio-au-jack-fruit. Une recette qui vient de Pinterest ou de Trois fois par jour, mais pas Ricardo : ça c’est trop 2015. Marc et Fanny n’ont pas de drame dans leur ADN. Ils sont plein de compassion pour ceux qui en ont mais ne sont pas des White Saviors pour autant. Exit les photos de voyages avec des enfants locaux qui vivent dans les montagnes. Ils ont compris que les gens d’autres cultures ne sont pas des attractions touristiques. Fanny et Marc sont des êtres humains parfaits. Des Québécois 2.0 par excellence, des modèles de beautés, d’ouverture et de gros bon sens.

Ah oui, et les deux sont féministes, mais pas du genre à porter des chandails.

Fanny est normale aux yeux des autres. On dit pas qu’elle est spéciale, ou qu’elle a une beauté particulière. Quand on lui dit « tu ressembles à une actrice » c’est toujours à Scarlett Johansson et non pas à la fille weird de Ghost World ou d’American Beauty.

Parce que je m’appelle Mali, je n’ai pas eu le choix de me poser une série de questions existentielles lourdes tout aussi narcissiques mais dont tout le monde se crisse.

J’ai la peau blanche mais les yeux trop noirs pour être d’ici. Je ne suis pas assez basanée pour être d’ailleurs. Je parle français avec plein de mots en anglais, j’ai un accent bizarre en espagnol, je manque toujours l’occasion de me taire, mes souliers blancs ne restent jamais blancs, j’ai des bourrelets quand je fais du yoga, je suis incapable de prendre une selfie qui a de l’allure et je considère le popcorn comme un repas complet. Je ne suis pas moins obsédée par mon image, c’est juste que je la maîtrise fuck all. Les décors dans lesquels je fit sont vraiment rares. Je suis une fille de comm pas assez comm pour être en comm mais trop comm pour être une littéraire. Je me considère féministe juste parce que je suis une femme mais en même temps je trouve ça normal que l’homme paie la facture au resto. Je me défends en disant qu’être féministe ça n’a rien à voir avec l’annihilation de la galanterie et de la séduction, mais sincèrement, j’aime juste vraiment ça quand on me paie des affaires. Et oui, je suis du genre à m’acheter le chandail pour compenser.

J’ai un père qui vient d’un pays qui a souffert et qui en porte les cicatrices en plein visage. Un pays qui connaît la violence, la vraie. Vraie dans le sens que c’est celle qu’on voit dans les films. Celle qu’on observe de loin en se disant « FIOU, ici c’est pas comme ça ». De l’autre côté j’ai une mère franco-ontarienne hippie qui parle franglais, qui n’a aucune idée qui est Ricardo mais qui a tout de même une carte Costco.

Je suis une entre-deux. Une fille « presque ». Dans tout. Je vis dans ce que j’appelle l’entre-deux monde. Une terre qui est partout et nulle part sur laquelle vivent beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup de gens mais qui n’a aucune culture commune parce que tout le monde y est différent. Ça fait que je me sens mélangée toujours, fière souvent et triste des fois.

L’affaire c’est que parfois j’oublie que je vies dans « l’entre-deux », mais il y a toujours quelque chose qui arrive toujours sans prévenir – quelqu’un que j’aime qui meurt à l’autre bout du monde, quelqu’un me demande si « je suis pure laine » – pour me rappeler que je ne suis pas d’ici non plus. Et je ne veux pas être « d’ici » complètement, c’est pas mieux de me dire « non mais c’est correct, t’es full intégrée, ça compte pas ton métissage ». Me dire ça, c’est aussi niaiseux que de questionner la pureté de mon sang. Me dire ça, c’est comme dire qu’il y a seulement ce qui est « québécois » qui est légitime, qui a le droit d’exister.

L’entre-deux c’est une perspective que tu n’as pas demandée, ni même vécue réellement, c’est une perspective que tu reçois et qui te rend un peu déconnecté de certaines choses. Le FLQ par exemple, la crise d’octobre et tout ça, j’essaie de trouver ça tragique et de comprendre pourquoi les gens en parlent encore, pourquoi on est si fiers de ce qu’on appelle une « révolution ». Mais j’y arrive pas, parce que de l’autre côté, il y a une guerre civile qui ne pardonne pas. Là-bas, les révolutions n’ont pas le luxe d’être tranquilles.

Je sais que ce n’est pas un concours, que je ne devrais pas comparer, mais je n’y arrive pas.

C’est plus fort que moi, j’observe des deux côtés avec des yeux d’étranger.

En même temps, je ne sais pas pourquoi j’écris tout ça. Une fois que je me relis ça a l’air flou. Des Fanny, des Mali, des Marc, des entre-deux, Medellin, Montréal, accent pas d’accent, immigrant, sang pure, ici, ailleurs. Je me dis que Fanny ne se laisserait pas emporter par des tempêtes intérieures qui mènent nulle part (c’est vrai, on va rien révolutionner avec ce texte-là). Des fois, je me dis que maintenant que je comprends Fanny, je pourrais me forcer pour être comme elle même si ce n’est pas tout à fait naturel.

En même temps, c’est drôle parce qu’un ami m’a dit que  ce questionnement identitaire était surement mon héritage québécois. « ll n’y a rien de plus Queb que de ne pas savoir ou se mettre » qu’il m’a dit.  

J’ai grandi et je suis contente de ne pas avoir changé de nom finalement. Même si ça veut dire que je ne serai jamais une Fanny.

Ma mère m’a donné un nom qui voudra dire ce que je lui ferai dire.

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