Mujeres I

Frue.

T’as pas le droit d’être frue. Être fachée, c’est pas sexy. Déjà que t’es pas Jessica Alba, faudrait que tu t’aides un peu en étant conciliante. Cache tes émotions, les montrer, y’a juste les folles qui font ça. Les filles intenses tsé. Sois pas intense, tu vas faire peur aux gens. Prends tout ce qui fait de toi quelqu’un de pas comme les autres et étouffe-le dans le creux de ton estomac jusqu’à temps que ça te découpe une ulcère. Après tout va peut-être sortir tout croche quand t’auras 50 ans et que tu seras pu capable de pas respirer ta vie. Mais ce sera pas grave. T’auras déjà ton mari, tes enfants et on t’aura déjà dit « je t’aime » au moins 45 792 fois*.

Faut plaire.

Asti.

*Chiffre approximatif. Marge d’erreur de + ou – 10 562.

Spéciale.

Je ne fais pas partie de celles que l’on dit « spéciales », si « spéciales » qu’on ne les quitte jamais. Moi, on me quitte tout le temps. On me quitte avant même de m’avoir. Ça fait mal de s’avouer ça, ça vous scie en deux à l’endroit où il ne faut pas être divisée en deux. Après ça laisse une marque rouge flamme mûre qui brille devant tout le monde et qui dit « attention femme brisée ». Personne ne veut d’une femme brisée, ça casse trop facilement, c’est ingérable.

Je n’en suis pas une. Pas encore. Mais je sens que ça s’en vient. Il y a une fissure susceptible de grandir quelque part au fond. Même pas si au fond que ça, elle commence à être visible en fait. Je le vois quand on me regarde, on se dit « une femme seule ». Ça aussi il faut pas l’être ça l’air.

Seule.

God forbids, une femme seule. Qu’est-ce qu’il y a de pire qu’une femme seule ? Si t’es seule c’est que t’as un problème. Si t’es seule c’est parce que t’aimes tout croche. Si t’es seule c’est parce que t’es folle. Si t’es seule c’est parce que t’es trop douce. Si t’es seule c’est parce que t’es trop rough. Si t’es seule c’est parce que tu sais pas ce que tu veux. Si t’es seule c’est que tu sais trop ce que tu veux. Si t’es seule c’est parce que t’es frigide. Si t’es seule c’est parce que t’es nympho.

Cachez-moi ce désir que je ne saurais voir. Garde-le donc pour ton homme, ton seul et unique homme espèce de slut. Les bons gars aiment les bonnes filles. Ferme ta gueule et soit bonne. Sois belle et tais-toi. Ne sois pas si belle et parle un peu.

Si t’es seule c’est que tu prends trop de place. Si t’es seule c’est parce que tu t’affirmes pas. Si t’es seule c’est que tu t’oublies. Si t’es seule c’est que tu penses juste à toi. Si t’es seule c’est parce que t’es grosse. Si t’es seule c’est parce que t’es maigre. Si t’es seule c’est parce que t’es intimidante. Si t’es seule c’est que tu te laisses marcher dessus. Si t’es seule c’est parce que t’es forte. Si t’es seule c’est parce que t’es fragile. Si t’es seule c’est parce que tu ne sais rien. Si t’es seule c’est parce que t’en sais trop.

Les hommes vont avoir peur de te briser. Les hommes vont avoir peur de toi.

God forbids, une femme qui ferait peur aux hommes.

Pleure pas.

Tout le monde a ses petites théories sur les femmes seules.

Les femmes grandissent et puis elles rapetissent. C’est la vie qui nous fait ça. Qui ne nous donne qu’une petite place parce qu’il faut qu’on en laisse aux autres. C’est toujours à propos des autres. Il faut que tout soit parfait quand on nous regarde même si en dedans tout fout le camp. On pense que ça a changé, qu’on s’émancipe, mais non. On veut juste être aimées. et on est encore et toujours convaincues qu’il faut être belle du dedans, mais surtout du dehors pour l’être.

Si t’es jolie, gentille, douce, tu feras partie des gens aimés. Ceux qui flottent. Ceux qui ont le bonheur au visage et qui ont l’air de ne jamais pleurer.

S’aimer crisse.

J’aime pas ça dire ça, « m’aimer ». Je trouve qu’on a fait du self love un sujet surexposé, quelque chose qu’on dit toujours et qui ne veut plus rien dire. Je ne suis plus certaine de saisir l’ampleur du concept tellement on l’a utilisé pour des choses pas rapport comme des annonces spas ou de crèmes anti-rides.

Aime-toi, va au spa.
Aime-toi, mets-toi des produits chimiques dans la face.
Aime-toi, dis à tout le monde que tu t’acceptes comme que t’es.
Aime-toi, deviens vegan (ton corps est un temple).
Aime-toi, publie une photo où tu t’aimes sur Instagram en jouant la fille qui s’assume en disant « Bin oui, je me trouvais belle là-dessus! ».
Aime-toi, fais-toi liker. 

Aime-toi, partage ta douleur de façon authentique.
Aime-toi, partage ton amour de façon all over the place.
Aime-toi, because it’s 2018.

Mur.

Souffle sur le mur, c’est tout ce que ça prend pour qu’il tombe, un soupir bien placé.

Les Fanny

Quand j’étais petite, je pensais qu’on changeait de nom quand on grandissait. Que t’avais ton nom d’adulte et ton nom d’enfant. Ça expliquait pourquoi toutes les mamans s’appellaient Suzanne et toutes les enfants s’appellaient Vanessa. Tu nais Stéphanie, mais tu deviens une Sylvie. Je trouvais que les Jessica pouvaient facilement devenir des Josée et les Fanny pouvaient devenir des Nicole.

Je m’appelle Mali, je me demandais j’allais devenir quoi? Clairement, je ne pouvais pas devenir une Diane, une Agathe peut-être, mais encore là… Pas une Diane, ni une Danielle. Je ne ressemblais à personne surtout pas à une Fanny.

Force m’était de constater qu’on m’avait donné un nom qui ne voulait rien dire. Ma mère dirait le contraire. Ma mère dirait que mon nom voulait justement tout dire.

Mais c’est ma mère.

Avant-hier, un garçon un peu…confus…m’a demandé si j’étais « pure laine » parce qu’il trouvait que j’avais des yeux exotiques. Je dis confus parce que je ne trouve pas ça particulièrement intelligent comme formulation de phrase « Es-tu pure laine ? ». Qu’est-ce qu’elle a d’impure ma laine? Le gars ne voulait pas mal faire, il capote sur le Flamenco. Pour lui, c’est un compliment d’avoir l’air hispanique. Mais l’ignorance ou l’innocence – choisissez le terme qui vous convient le mieux – n’excuse pas tous les comportements niaiseux. On dit que ce n’est pas un crime de ne pas savoir, mais moi j’ai envie de dire des fois que oui. Des fois, l’innocence est un crime. Des fois, on devrait encourager les gens à se sentir coupable de leur ignorance.

Bref, le gars ne voulait pas m’insulter, il ne voulait pas insinuer que ma laine n’était pas pure ni que seule la laine des québécois mérite le terme. Mais n’empêche que c’est ce que cette expression veut dire. Elle place son sang au-dessus du mien.

Au moins, quand je lui ai répondu qu’en effet j’étais « impure » puisque je suis mi-colombienne, il s’est bien de gardé de me faire une blague de cocaïne ou de me dire « HEIN ? Viens-tu de Medellin (prononcé : Médéjine) ? Pablo Escobar… Ha…Ha…Ha ». Comme s’il était le premier à faire le lien, le premier à faire semblant de sniffer dans le vide quand je dis Colombie et à me demander si Narcos c’est comme dans la vraie vie.

Je crois qu’il y a une richesse dans le fait d’être issue de deux cultures, de venir de deux endroits à la fois. Outre une double citoyenneté, ça t’ouvre l’esprit d’emblée. Pas sur tout évidemment. Être métisse n’est pas une qualité, ni un défaut. Tu peux quand même grandir en devenant le genre de personne qui demande aux gens s’ils sont « pure laine ». Tu peux aussi grandir sans te poser aucune question sur tes origines. Ça ne rend pas plus brillant, plus beau, plus cool même si on dirait que ça commence à être franchement valorisé de ne pas être complètement blanc. Ce que j’aurais pas donné pour que ce soit cool d’être différents quand j’étais plus jeune. Peut-être que j’aurais été une fille-femme plus légère. Pas légère dans le sens de niaiseuse. Légère dans le sens de facilement heureuse. Légère comme les Fanny que je les appelle.

Fanny c’est la fille d’à côté, celle qui ne sait pas qu’elle est belle, qui a un BAC en nutrition, qui charme facilement, qui ne parle pas fort, qui réfléchit toujours avant de parler, qui ne débat jamais de rien sans être certaine d’avoir raison. C’est celle qui sait quand se taire, celle qu’on aime facilement parce qu’elle est belle dans tous les décors.

Fanny est blanche avec des cheveux châtains mais elle bronze l’été. Sans essayer, elle fit dans tous les stéréotypes de beauté depuis 1980. Elle a un corps de feu naturellement mais elle dit que c’est parce qu’elle fait du yoga. D’ailleurs, elle dit Yogà et pas Yogâ. On peut voir des photos d’elle en train d’en faire au sommet de plusieurs montagne, mais quand ça vient de Fanny, on ne trouve même pas ça cliché. T’sais cette position là (imaginez une position), Fanny n’a pas de bourrelet quand elle l’a fait.

Fanny a beaucoup de followers sur Instagram mais n’est pas blogueuse mode pour autant. Elle a un « copain » et non un « chum ». Un Instagram Husband qui travaille dans le Mile-End avec qui elle a acheté son condo dans Hochelaga. Ils portent toujours des souliers blancs qui ne se salissent jamais. Ils ont un chien qui ne pue pas.  Ce dernier a un nom de famille composé et il vient de Boucherville. Leurs parents sont encore ensemble et ils passent les dimanches à jaser de projets jardinages et rénos DIY en buvant une limonade-sans-sucre-bio-au-jack-fruit. Une recette qui vient de Pinterest ou de Trois fois par jour, mais pas Ricardo : ça c’est trop 2015. Marc et Fanny n’ont pas de drame dans leur ADN. Ils sont plein de compassion pour ceux qui en ont mais ne sont pas des White Saviors pour autant. Exit les photos de voyages avec des enfants locaux qui vivent dans les montagnes. Ils ont compris que les gens d’autres cultures ne sont pas des attractions touristiques. Fanny et Marc sont des êtres humains parfaits. Des Québécois 2.0 par excellence, des modèles de beautés, d’ouverture et de gros bon sens.

Ah oui, et les deux sont féministes, mais pas du genre à porter des chandails.

Fanny est normale aux yeux des autres. On dit pas qu’elle est spéciale, ou qu’elle a une beauté particulière. Quand on lui dit « tu ressembles à une actrice » c’est toujours à Scarlett Johansson et non pas à la fille weird de Ghost World ou d’American Beauty.

Parce que je m’appelle Mali, je n’ai pas eu le choix de me poser une série de questions existentielles lourdes tout aussi narcissiques mais dont tout le monde se crisse.

J’ai la peau blanche mais les yeux trop noirs pour être d’ici. Je ne suis pas assez basanée pour être d’ailleurs. Je parle français avec plein de mots en anglais, j’ai un accent bizarre en espagnol, je manque toujours l’occasion de me taire, mes souliers blancs ne restent jamais blancs, j’ai des bourrelets quand je fais du yoga, je suis incapable de prendre une selfie qui a de l’allure et je considère le popcorn comme un repas complet. Je ne suis pas moins obsédée par mon image, c’est juste que je la maîtrise fuck all. Les décors dans lesquels je fit sont vraiment rares. Je suis une fille de comm pas assez comm pour être en comm mais trop comm pour être une littéraire. Je me considère féministe juste parce que je suis une femme mais en même temps je trouve ça normal que l’homme paie la facture au resto. Je me défends en disant qu’être féministe ça n’a rien à voir avec l’annihilation de la galanterie et de la séduction, mais sincèrement, j’aime juste vraiment ça quand on me paie des affaires. Et oui, je suis du genre à m’acheter le chandail pour compenser.

J’ai un père qui vient d’un pays qui a souffert et qui en porte les cicatrices en plein visage. Un pays qui connaît la violence, la vraie. Vraie dans le sens que c’est celle qu’on voit dans les films. Celle qu’on observe de loin en se disant « FIOU, ici c’est pas comme ça ». De l’autre côté j’ai une mère franco-ontarienne hippie qui parle franglais, qui n’a aucune idée qui est Ricardo mais qui a tout de même une carte Costco.

Je suis une entre-deux. Une fille « presque ». Dans tout. Je vis dans ce que j’appelle l’entre-deux monde. Une terre qui est partout et nulle part sur laquelle vivent beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup de gens mais qui n’a aucune culture commune parce que tout le monde y est différent. Ça fait que je me sens mélangée toujours, fière souvent et triste des fois.

L’affaire c’est que parfois j’oublie que je vies dans « l’entre-deux », mais il y a toujours quelque chose qui arrive toujours sans prévenir – quelqu’un que j’aime qui meurt à l’autre bout du monde, quelqu’un me demande si « je suis pure laine » – pour me rappeler que je ne suis pas d’ici non plus. Et je ne veux pas être « d’ici » complètement, c’est pas mieux de me dire « non mais c’est correct, t’es full intégrée, ça compte pas ton métissage ». Me dire ça, c’est aussi niaiseux que de questionner la pureté de mon sang. Me dire ça, c’est comme dire qu’il y a seulement ce qui est « québécois » qui est légitime, qui a le droit d’exister.

L’entre-deux c’est une perspective que tu n’as pas demandée, ni même vécue réellement, c’est une perspective que tu reçois et qui te rend un peu déconnecté de certaines choses. Le FLQ par exemple, la crise d’octobre et tout ça, j’essaie de trouver ça tragique et de comprendre pourquoi les gens en parlent encore, pourquoi on est si fiers de ce qu’on appelle une « révolution ». Mais j’y arrive pas, parce que de l’autre côté, il y a une guerre civile qui ne pardonne pas. Là-bas, les révolutions n’ont pas le luxe d’être tranquilles.

Je sais que ce n’est pas un concours, que je ne devrais pas comparer, mais je n’y arrive pas.

C’est plus fort que moi, j’observe des deux côtés avec des yeux d’étranger.

En même temps, je ne sais pas pourquoi j’écris tout ça. Une fois que je me relis ça a l’air flou. Des Fanny, des Mali, des Marc, des entre-deux, Medellin, Montréal, accent pas d’accent, immigrant, sang pure, ici, ailleurs. Je me dis que Fanny ne se laisserait pas emporter par des tempêtes intérieures qui mènent nulle part (c’est vrai, on va rien révolutionner avec ce texte-là). Des fois, je me dis que maintenant que je comprends Fanny, je pourrais me forcer pour être comme elle même si ce n’est pas tout à fait naturel.

En même temps, c’est drôle parce qu’un ami m’a dit que  ce questionnement identitaire était surement mon héritage québécois. « ll n’y a rien de plus Queb que de ne pas savoir ou se mettre » qu’il m’a dit.  

J’ai grandi et je suis contente de ne pas avoir changé de nom finalement. Même si ça veut dire que je ne serai jamais une Fanny.

Ma mère m’a donné un nom qui voudra dire ce que je lui ferai dire.

Manifeste.

À toutes les Grandes Femmes qui croisent mon chemin et me font vouloir en être une moi aussi.

( Vous savez qui vous êtes )

Un vieil homme m’a dit cette semaine que c’était « le tour des femmes » alors qu’une femme que j’admire beaucoup m’a dit qu’elle « croit que nous nous dirigeons vers une société de femmes ». Drôle comme l’un exprime l’idée avec certitude et l’autre l’exprime à travers le doute. « Le parfait exemple d’une partie du problème », que je me suis dit. J’ignore s’il/elle ont raison, l’avenir nous le dira. Ce dont je suis certaine, c’est que mouvement il y a : je ne cesse de voir des femmes éclore. Au-delà des nouveaux moeurs qui se créent à grande échelle, je prends un immense plaisir à observer les petites victoires individuelles que l’on se permet dorénavant. Je ne doute pas de l’imminent changement de mentalité: le nouveau discours, il est déjà là, c’est juste que ce n’est pas tout le monde qui est au courant encore.

Je crois humblement que tout commence par l’anéantissement de la peur de soi-même. Cette intensité que nous avons d’emblée, celle qui nous a été trop souvent reprochée au point d’être considérée comme une faiblesse, comme quelque chose dont on doit avoir honte. Il a longtemps fallu taire « l’émotion ». Je me dis qu’il est temps de faire l’inverse. Il faut la faire sortir, libérer la femme sauvage, celle qui ne demande qu’à s’exprimer et être entendue.

C’est ce que je fais aujourd’hui à travers ce court manifeste, j’éclos à mon tour. Je brise le mur de la fiction sur ce blogue parce que je me rends compte que je n’ai plus envie de me retenir de quoi que ce soit. Ce qui m’obsède et m’angoisse depuis toujours, c’est la peur de ne pas être pertinente, de croire en une valeur que je n’aurais pas en fin du compte. D’être à côté de la plaque en fait. Il n’y a rien de blanc et de noir dans ce que je viens d’exprimer puisque tout ce qui s’écrit a le pouvoir de parler aux uns et d’en indifférer d’autre. Mais une fois que ce que je dis est « out there », devant tout le monde, le message ne m’appartient plus. Ça devient terrifiant quand même.

Je cible tranquillement des comportements de vie qu’il me faut éviter. Le déni étant pour moi un des plus dangereux, parce qu’invisible lorsqu’il m’a bien attrapé. Je veux faire face à ce qui me rend inconfortable et ce qui me fait souffrir. M’en servir pour me construire, me solidifier. C’est si facile de prendre la fuite, d’enterrer les malaises, les inconforts, les petites douleurs. De les laisser s’accumuler dans une boîte jusqu’à ce qu’elle explose au mauvais moment. J’ai l’ambition de devenir/d’être/de rester une femme saine, bien en équilibre de l’intérieur comme de l’extérieur.

Alors voilà, je me jette dans le regard des autres en me disant que j’apprendrai à l’apprivoiser. Il est lourd ce regard, il peut faire extrêmement mal. Le désir de plaire est écrasant et peut nous transformer pour toujours.

Je me dis qu’à certains moments de ma vie, je suis arrivée à plaire plus qu’à déplaire. Mais c’est à ces moments-là que j’étais le plus vide. À force d’obséder sur tout ce qui pourrait mal aller ou être mal reçu, je me suis formatée pour être plus aimée. C’est tout un exercice que de se plier aux désirs contradictoires des autres. À la fin, il ne restait plus grand-chose qui m’appartenait réellement. À quoi bon être aimée dans ces conditions-là?

Sur papier, je me suis longtemps cachée derrière l’ambiguïté que la fiction exclusive me permettait de créer. Quoi qu’on en dise, on se trahit toujours un peu quand on écrit, peu importe la forme du texte. Quand je lis les autres, j’ai l’impression d’avoir accès à une parcelle de leur âme. Ça me terrorise de savoir que l’inverse est aussi vrai. Je suis prude. J’ai toujours eu plus envie d’inventer des vies que de partager la mienne. Sauf maintenant, je veux pouvoir faire les deux quand ça s’y prête. Bien que je ne crois ni à la fiction ni à la vérité absolue dans la création, je crois qu’elles peuvent être reçues de façon aussi intransigeante. Quand on met quelque chose dans l’univers, ça n’existe dorénavant que dans la perception des autres.

Je recommencerai donc à publier ici sous toutes les formes : des réflexions, des tranches de vie, des nouvelles, etc. Presque comme avant en fait. Là où ça changera, ce sera dans des textes comme celui-ci, quand j’aurai quelque chose à dire en tant que moi-même, j’oserai.

Puisque j’ai eu 29 ans la semaine dernière (je me plais à dire que j’ai 30 ans pour me préparer mentalement au changement de décennie), je commence à me considérer « adulte ». Ça m’aura probablement pris plus de temps que la moyenne pour en venir à cette étape que j’ai longtemps évitée par exprès. Je ne souhaite pas dire que j’ai fait « le point », parce que ça me semble aussi naïf qu’impossible à faire à un si jeune âge, (non mais vraiment, je sais encore rien du tout de la vie) mais je me suis donné les quelques axes pour ne pas perdre pied que voici:

1 – En mouvement je ne cesserai d’être (dans ma tête, physiquement ou géographiquement).

2 – « Fuite » et « mouvement » je ne confonderai pas.

3 – Libérée du regard d’autrui je serai (même quand je nage en plein dedans).

4 – Mon corps j’accepterai (ça suffit les complexes).

5 – Avec toutes mes forces toujours j’aimerai (c’est le numéro 5, mais en fait c’est le numéro 1-2-3-4-5-1000).

6 – Le déni je fuirai (seule chose que j’ai encore le droit de fuir).

7 – De moi je n’aurai plus peur.

8 – Seule, je revoyagerai bientôt (ce type de solitude a bien été apprivoisé, ça se célèbre!).

9 – Jamais plus à l’amour je tournerai le dos (surtout pour une raison aussi niaiseuse que la peur d’avoir mal).

10 – Chaque année ce manifeste, je réécrirai.

ce qui est chaud.

J’ai finalement trouvé l’endroit que je cherchais les yeux fermés. Il fait chaud, le ciel est sans nuages et la mer fait son bruit éternel. La plage est vide. Juste assez sauvage. Juste assez habitée. Il y a de la vie, mais pas trop.

Je n’ai pas l’amour facile ces temps-ci. Les gens en général non plus, selon mes observations. La plupart du temps c’est comme si on se trouvait des raisons pour ne pas aimer. C’est l’individualité, le je à qui ont laisse toute la place. Il faut être forte, briller même quand on est seule. Être bien dans la solitude, l’apprivoiser, la dominer. Mais ce sont tous des prétextes que l’on se donne pour ne pas aimer.

Quand j’aime, j’ai peur de devenir l’autre. Peur de devenir toi. Peur de me perdre et de me réveiller vide un jour. La vie est belle quand j’aime un peu, mais pas trop. Quand j’aime dans les limites du raisonnable. Quand je ne ressens pas le manque.

C’est mal vu d’aimer sans être aimée en retour. Il y a quelque chose de faible dans l’action d’aimer à sens unique, ou du moins c’est perçu comme tel. C’est pourtant l’inverse, ça prend du courage pour aimer au complet sans garantie. Le problème est que face à l’amour je perds toujours. Ce n’est pas en lui que je ne crois plus, c’est en moi. Alors je me cache.

J’espère que je serai assez forte cette fois-ci. J’ai tant de choses à te dire que j’ai peur d’oublier. Je regrette de ne pas t’avoir aimé comme il faut. Parce que oui, j’aurais pu, j’aurais dû. Mais ce serait moins beau. Trop peu trop tard comme on dit. J’irai en aimer un autre. J’espère que je serai assez forte cette fois-ci.

Je n’aime pas les fins. Le point final. J’aime laisser les histoires suspendues dans les airs et les rattraper au vol quand le moment est propice. Cette fin, je la sens venir. Le jour où ton sourire ne me fera plus grand-chose. Le jour où je vais essayer si fort de retomber amoureuse parce que c’est ce que je fais lorsque quelque chose m’échappe, j’essaie d’aimer plus fort, de le comprendre dans sa totalité. Je sens arriver la fin parce que je n’ai plus peur de toi.

C’est pourtant une belle finalité quand c’est l’amour qui s’en va de lui-même, tout seul, sans qu’on ne lui ait forcé la main. Mais ça surprend quand même quand il n’est plus là. Quand tout va bien et que d’un coup il n’y a plus rien. Plus de frisson. Plus d’envie. Plus de mains qui me brûlent la peau quand elles me touchent.

Il n’y a rien comme la solitude du bout du monde pour se souvenir de ce qui nous manque. Ça me fait penser à Papa. Je ne te parle pas souvent de lui, je sais. C’est parce que ça me rend vulnérable et que j’ai le cœur qui se brise chaque fois. J’ai de plus en plus de misère à me souvenir de ce qu’il dégageait. Son énergie me manque, sa  « onda ». Si tu étais avec moi, ici maintenant, c’est ce que je partagerais avec toi. Une partie de ce qui me rend la plus fragile au monde.

Je t’imagine voyager avec moi. J’aurais aimé te voir sous ce jour-là, sous le jour du voyage, le jour du pas ordinaire. Savoir ce que tu dis aux gens pour te présenter quand tu les rencontres pour la première fois. Quelles anecdotes tu choisis de raconter pour aider à définir qui tu es aux yeux des gens nouveaux ? Comment tu t’adaptes à ce que tu n’aimes pas ? J’aurais aimé te voir hors de ta vie, hors de ta boîte. J’aurais aimé voir quel aspect de toi brille le plus lorsque personne n’est là pour te dicter quoi montrer. J’aurais voulu te voir sans rien savoir comme le premier jour. Te voir dans un contexte libre, aléatoire. C’est étrange comme on arrive facilement à être vulnérable lorsqu’on est ailleurs.

Trop tard. Toutes ces envies-là sont déjà en train de doucement disparaître. Je voudrais t’avoir à haute intensité encore une fois. Ta peau contre la mienne et toute la chaleur qu’on est capable de faire. Ta langue au fond de ma gorge comme quand tu m’embrasses si fort l’air de dire que d’être collés ce n’est pas assez. Ne faire qu’un le plus possible, le plus longtemps qu’on peut.

J’ai hâte de te retrouver et de profiter de cette fin qui n’est pas encore ici. Je veux te partager ma chaleur nouvellement retrouvée. Te crier plein de jolies choses, te raconter tout en détail pour me faire croire que dans le fond, tu étais bien ici avec moi. J’ai envie que tu me fasses voler encore et encore. T’es le seul qui me donne d’aussi grandes ailes. C’est tout un pouvoir magique, j’espère que tu le sais. J’ai emmagasiné plein de soleil pour le partager avec toi. On va se voir dans le froid de l’hiver, je vais me déshabiller et paf ! Ce sera la Costa del Sol qui débarque dans ta chambre à coucher. J’aurai la peau brûlante, encore un peu salée, ça va te faire du bien. La chaleur va bien à tout le monde, mais à toi plus, ça te rend tendre, ça te fait t’ouvrir. Oui c’est ça. Quand je brûle, tu brûles aussi. On est beaux, même si on a l’air tout croche.

Sauf que ce n’est pas exactement comme ça que va se passer le retour. Les écrits ne connaissent pas les filtres, ni la peur. Dans la vraie vie, je vais te raconter mon voyage en trois mots pour ne pas t’emmerder. Tu vas sourire et me prendre dans tes bras. On va faire l’amour un peu plus intensément qu’à l’habitude parce qu’on vient de se perdre le temps de quelques semaines. Mais on ne se dira pas ce qui nous est passé par la tête quand on était séparés. On va se contenter d’être soulagés par le retour. Je vais te sourire mystérieusement à quelques reprises et tu vas me demander : « Qu’est-ce que t’as ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? » Je vais rire un peu et te répondre : « Rien, t’es beau c’est tout ».

Comme prévu, l’amour va s’en aller. Comme prévu, on va se laisser oublier. Tout ça parce que je ne t’aurai rien dit. Tout ça, parce que tu n’étais pas ici, pas vraiment.

 

Bout du monde (Boom).

Dans les rues de Madrid, il fait toujours chaud. C’est à cause de murs plus hauts et des rues plus étroites. Ils gardent la chaleur parce qu’ils ont peur du froid. On a beaucoup en commun les murs et moi.

 

 

BANG.

Je suis à Montréal.

Je regarde mon café et j’ai envie de me baigner dedans. Je me demande si on flotte moins bien dans la caféine. Peut-être que ça me ferait nager plus vite. Good bye la cellulite.

Je m’ennuie d’être ailleurs. Rien ne me tente malgré le nouveau soleil qui plombe sur ma terrasse, malgré mes amis qui festoient dans des parcs. La vie est belle, tiède, mais elle ne me suffit pas.

Boom. Je suis ailleurs.

Dans les rues de Madrid, il fait toujours chaud. C’est à cause de murs plus hauts et des rues plus étroites. Ils gardent la chaleur parce qu’ils ont peur du froid. On a beaucoup en commun les murs et moi.

J’ai envie d’être quelqu’un d’autre. Ne serait-ce qu’une autre version de moi. La version folle de préférence. Celle qui sonne chez son amant à 3h du matin, les talons hauts dans ses mains, nue pied avec de grands trous dans ses bas collants.

Les yeux perdus dans mon verre de vin d’il y a vingt minutes et un sourire de fille heureuse d’être là, je lui dis « hey » quand il ouvre la porte à moitié nu. Il n’est pas trop convaincu de ce qui se passe. Je lui saute dans les bras et lui donne un baiser sur le front. Il a le front tout chaud comme s’il venait de faire une sieste au soleil. Mais il fait nuit. C’est juste son corps qui est fait comme ça.

Non. Ma vie ne ressemble plus à ça. Je me suis fait prendre dans le piège du 9 à 5 et des soirées dans les restaus branchés overpriced nightlifemagazinestyle. Je fais partie de ceux qui flambent les dollars dans des trucs éphémères comme des tartares de truites arc-en-ciel et des sandwichs d’effilochés de porc semi-sucré-pas-salé.

Ça mérite presqu’un hashtag.

Boom. Je suis ailleurs.

Je suis dans ma maison sur le bord de la plage et je me fais réveiller par le bruit des vagues. Oui, ça existe. Ce n’est pas juste dans les films, les réveils comme ça. J’ai la peau sèche à cause du sel de mer de la veille. Mes cheveux frisent même s’ils sont toujours raides. Ma peau est chaude comme la sienne, comme les murs de Madrid.

Bang. Je reviens à Montréal.

Je suis dans un 5@7 et je fais à semblant d’être intéressée par les potins presque glamour d’une fille plus 2.0 que moi. Une chance que j’ai appris à sourire au bon moment parce que je ne m’intéresse aucunement à ce qu’elle me raconte. Elle tient le discours du vide et ça m’épuise.

Je paie 12$ pour mon verre de vin.

Le serveur a l’a rempli à moitié comme on fait dans les restaus chics.

Boom. Je suis ailleurs.

Je marche toute seule dans les rues d’une ville que je ne connais pas. J’ai fui mon auberge de jeunesse en regrettant amèrement de ne pas avoir opté pour du couchsurfing. Il y avait plein de petits enfants qui en étaient à leur premier voyage payé par maman et papa. Ce n’est juste pas normal d’avoir de la place pour trois paires de talons hauts dans tes bagages quand tu voyages en sac à dos. Mais l’Europe, ce n’est pas l’Amérique du Sud. En Europe il faut être beau tout le temps comme une annonce de Zara.

Fuck. J’en ai marre de l’Europe.

Boom. Je suis ailleurs.

Je bois du maté dans un parc où il y a plein de tam-tams pour faire une bande sonore à ma vie. Je suis avec un nouvel ami qui me trouve jolie. Je le sais parce que ses yeux n’arrêtent pas de me le dire. Je suis une femme libre aujourd’hui et ça me rend toujours belle la liberté.

Bang. Je suis à Montréal.

La fille 2.0 me tire de ma rêverie en voulant me présenter à un garçon bien à la mode. J’ai cru comprendre qu’il avait démarré sa propre entreprise qui fabrique des images ou quelque chose d’autre de très en vogue.

Il passe 5 minutes à faire du name dropping de gens connus qu’il connaît.

Je suis à Montréal.

J’étouffe.

Tout le monde est là, mais je suis seule.

Il n’y a rien nulle part, juste du vide et des fantômes qui me tendent la main.

Ça me donne envie d’hurler juste pour être sûre que j’existe encore.

J’étouffe.

Tout le monde est là, mais je suis seule. Il n’y a rien nulle part, juste du vide et des fantômes qui me tendent la main. Ça me donne envie d’hurler juste pour être sûre que j’existe encore.

Boom.

Je m’évade.

Je suis au beau milieu du désert. Il y a seulement moi, le sable d’un côté et la mer de l’autre. Je me sens belle, parce que je me sens libre.

#boutdumonde

Bang. Je suis à Montréal.

Je veux être bien ici. Je veux arrêter d’envier cet ostie d’ailleurs.

L’homme de ma vie me dit que ce n’est pas parce que les gens n’ont pas envie d’être ailleurs et qu’ils sont contents d’être ici qu’ils ne sont pas intéressants. Que ce qu’on ne connait pas ne nous fait pas mal. Je n’étais pas d’accord avec lui. C’est justement ce que je ne connais pas qui me fait le plus mal.

Il est smart mon amoureux. Mais il dit ça parce qu’il a peur que je m’envole loin et qu’il ne puisse plus me rattraper.

On dirait que c’est impossible d’être satisfaite ici. Je le sais que le monde est grand. J’ai envie de jouer, de voler, de m’éparpiller. Je veux me sentir entière même si j’suis en mille morceaux.

Je lui ai dit que ça devait être dur d’être avec quelqu’un comme moi.

Il m’a répondu qu’il fallait juste que j’apprenne à vivre les choses une à la fois.

Câlisse. C’est vrai que c’est simple.

Je ne sais pas qui m’a mis ça dans la tête, qu’il faut faire une seule chose dans notre vie. Je ne sais pas c’est qui m’a demandé de choisir qui j’allais être pour toujours. Je ne sais pas c’est qui qui m’a demandé d’être nomade ou sédentaire. Je ne sais pas c’est qui qui appose ces d’étiquettes là. Je ne sais pas!

Mais cette personne là, n’a rien compris.

Le Tribunal des coeurs perdus

Une illustration d’Amélie Bleau

Monsieur Longterme,

Peut-être vous souvenez-vous de moi ? J’étais dans la même classe que vous à l’université. Vous étiez toujours vêtu de rouge et moi en bleu. Vous me surnommiez  « la femme aux jolis souliers bleus ».

Je fais directement appel à vous puisque j’ai su que vous travailliez au Tribunal. Le délai de réponse étant très long, j’ose prendre le seul raccourci que je connaisse : vous.

J’ai perdu mon cœur où l’ai-je échappé en route ? Je ne sais plus. Je ne lui ai pas fait attention. Je ne l’ai pas nourri assez selon ses dires. On nourrit ça comment un cœur ? Personne ne me l’a dit. Et là, il est parti, perdu, oublié quelque part. Le fait est que depuis sa perte, je ressens peu les choses. Je suis suspendu dans les airs, dans le rien, je flotte, en suspension, dans l’attente de quelque chose qui ne viendra plus. D’après ce que j’ai pu lire sur internet, tout porte à croire que l’on se sent ainsi quand on a perdu son cœur. Ma question est donc, je fais comment pour le retrouver ? Aidez-moi, je vous en prie. Je n’en peux plus du rien du tout.

Votre vieille amie,

Antia

—-

Mademoiselle Antia,

 Je veux bien vous aider. Écrivons-nous ici, sur mon courriel personnel. Je serai en mesure de m’adresser à vous avec plus de liberté. Je suis bien désolé d’apprendre que vous avez perdu votre cœur. Ce n’est jamais une situation facile.

Il y a deux scénarios possibles : un départ volontaire de sa part ou un oubli de votre côté. Si vous l’avez égaré, il est possible de vous rendre au Manoir des cœurs perdus afin de tenter de le retrouver. Je dois vous préciser que la file d’attente est longue. Nous avons remarqué une hausse de disparitions des cœurs depuis 2007. Les gens ne font plus attention, les cœurs se font oublier partout, d’autres s’exilent. C’est dire que les gens ne sont plus autant préoccupés par l’amour qu’ils ne l’étaient autrefois.

Si vous retrouvez votre cœur, merci de consulter notre site web afin d’avoir quelques idées pour en prendre soin. Le cœur qui a été négligé souffrira d’une plaie visible à l’œil nu, un trou béant dont la grandeur dépendra de l’ignorance dont il aura été victime. Ce trou, il vous faudra le réparer. Les étapes pour regagner la confiance d’un cœur sont parfois très ardues.

Je dois toutefois vous mettre en garde : un cœur qui a été oublié est plus prompt à fuir à l’avenir. Il aura appris qu’il peut continuer de battre sans vous. Tandis que vous aurez appris que vous ne pouvez vivre sans lui. Vous remarquerez que cette équation peut mener à une impasse. Il est tout à votre avantage de réellement prendre les moyens nécessaires à sa réhabilitation complète au sein de votre cage thoracique.

Par contre, si votre cœur a décidé de s’envoler ou d’aller battre pour quelqu’un d’autre, vous pouvez envoyer une demande de rendez-vous. Le tribunal peut ordonner à votre cœur de vous accorder une rencontre, mais ne pourra le forcer à revenir vers vous définitivement. Les cœurs choisissent pour qui ils battent.

La question est donc, l’avez-vous perdu ou s’est-il enfui ? Êtes-vous prête à le retrouver et à tout faire pour que celui-ci se remette de sa blessure ? Dans le cas d’une fuite, êtes-vous prête à lui faire face ? Les cœurs fâchés sont très volubiles et vous diront toutes ces choses que vous ne voulez pas savoir. Sachez que les reproches d’un cœur ne sont jamais immatures ou futiles. Les cœurs sont capables de nommer les maux qui les atteignent de façon extrêmement précise. Ces maux sont causés par certains de vos comportements qu’il vous faudra absolument changer. Une fois que le processus est enclenché, si vous rechutez, vous perdrez votre cœur pour toujours et vivrez parmi les gens vides.

Bien à vous,

Arthur Longterme

P.S. J’ai une pensée pour vos souliers bleus. Ceux avec la grande boucle.

—-

Cher Arthur,

Permettez que je m’adresse à vous ainsi?

Je crois sincèrement que je l’ai perdu et non qu’il se soit enfui. Mon cœur m’aimait, il me l’a dit pas plus tard que la semaine dernière. Il est vrai que j’ai peut-être tenu son amour, ses battements pour acquis. Ça me fait tout drôle dans la poitrine maintenant qu’il n’y est plus. Je me sens vide, inhabitée, morte. Je suis prête à tout pour le retrouver et lui redonner une raison de battre pour moi.

Maintenant qu’il n’est plus là, je ne pense qu’à lui. Mon corps ne fait plus de bruit. Le silence me dérange. Il me donne l’impression d’être déplacée. Sans lui, je me sens loin de moi-même. C’est fou non ?

Comment puis-je prouver que mon cœur est bien le mien? Et si quelqu’un s’enfuyait avec lui ?

J’ai peur. Hier, je suis tombée face à face avec quelqu’un de vide. Il était tout gris. J’ai lu sur internet que l’on devenait vide après plusieurs pertes, lorsque le cœur a fui pour de bon. J’ai peur. Je ne veux pas devenir comme eux. Je vais prendre soin de lui pour toujours. La tristesse, ça va, je l’ai méritée, mais je ne veux pas devenir incurable. Je ne veux pas qu’elle se transforme en néant.

Merci pour tout ce que vous faites. C’est une belle profession que celle de réconcilier les cœurs.

Avec toute l’affection qu’il m’est possible d’éprouver en ce moment,

Antia

Antia,

Désolée pour cette réponse tardive. Après la Saint-Valentin, vous êtes toujours nombreux à réaliser que vos cœurs n’y sont plus.

Je me réjouis de savoir que vous aurez appris votre leçon. Le cœur et tout ce qu’il rend possible ne sont pas à prendre à la légère. Les cœurs vieillissent, s’endurcissent et noircissent lorsqu’on les oublis. Ils perdent leur capacité à nous faire voir le beau. Gardez le vôtre bien rose et vous serez heureuse.

Soyez assurée que le Tribunal met toutes les mesures en place pour prévenir le vol des cœurs. La sentence pour voler ou duper un organe qui n’est pas le vôtre est le remplacement de celui-ci par un organe électronique. Les criminels sont condamnés à vivre dans le néant émotionnel le plus complet comme les gens tristes. Il y en a pour qui c’est un soulagement. Certains humains n’apprécient guère la complexité émotive qu’apportent les cœurs.

Ceci étant dit, le Manoir des cœurs perdus déborde et cela diminue l’efficacité des mesures en place. C’est le chaos, il vous faut faire vite. Nous craignons une attaque des gens vides. La vacuité ressentie depuis longtemps rend les gens excellents dans l’art de duper des cœurs. Et ceux qui ont perdu le leur à répétition n’ont plus rien à perdre.

Exceptionnellement, vu la situation de crise imminente, il vous sera possible de visiter le manoir le 25 février prochain. Ayez en main votre certificat de naissance avec le nom original de votre cœur ainsi que plusieurs photographies de vous deux.

Sachez que vous serez facturé pour tous les jours que votre cœur aura passés au manoir à raison de 1436$ + taxes par nuit.

Bien à vous,

Arthur Longterme
Assistant #45319 du Magistrat
Tribunal des cœurs perdus

Coeur qui penche.

C’est doux. Toi et moi surtout, mais la neige qui tombe doucement dehors aussi. C’est une de ces tempêtes de neige qui fait que le temps s’arrête. Dedans, dehors, tout ralentit. Ça me fait du bien de prendre le temps d’écouter ton cœur battre. On vient de faire l’amour, lentement, très lentement. Pas le choix, le temps s’est arrêté. Il faut le suivre. Je suis couchée contre toi, la tête sur ton épaule, la jambe enroulée du mieux qu’elle peut à la tienne, mes seins collés contre ton torse. J’essaie de faire en sorte que le territoire qu’est ma peau t’appartienne au complet. C’est physiquement improbable, mais j’essaie.

Quand j’écoute ton cœur qui bat, j’ai l’impression de te lire. C’est sur lui qu’on aurait dû baser le langage humain, tout serait toujours plus clair, plus sincère. Une langue composée de coups similaires dont la signification dépend du rythme, comme une musique. C’est étrange d’y penser, tu ne peux plus rien me cacher quand je me place ainsi. Poum Poum Poum. Il bat vite, c’est mon corps qui te fait ça ? Tu peux me mentir à moi, à toi, à nous, mais pas à lui. Il n’y pas à dire qu’il te trahira à tous les coups.

C’est triste que tu viennes de si loin. Douloureux de savoir que tu pars demain. Quand je me donne sporadiquement, je me donne sans limite. Ça rend les choses intenses, mémorables même. Je marque, je laisse des traces sur ton corps, dans ta mémoire. Tu penses à ce qui se passe et tu comprends rien parce que ça tourne vite. Moi non plus. Je le vis plus que tout le reste.

Ça te fait une histoire à raconter quand tu es ailleurs. Je t’imagine souvent autour d’un feu quelque part dans ton pays à raconter à tes amis qu’au Canada, du côté où les gens parlent français, il y a quelqu’un qui t’aime au point d’écouter ton cœur battre, quelqu’un qui t’attend sans vraiment t’attendre.

Ça te rassure que je sois là? Moi oui. Ça me fait croire que l’amour il peut durer toujours. Il est là, je ne le touche pas, alors il ne s’abime pas. Nous sommes loin de l’ordinaire qui tue les histoires de gens qui s’aiment.

Mais la vérité, c’est qu’il manque de courage notre amour. Peut-être qu’un jour, on aura la témérité de risquer de ne plus s’aimer. Peut-être qu’on fera le move, d’un côté où de l’autre de cet océan qui nous sépare. Il va être beau ce jour-là, parce qu’avant de se rendre laids comme ceux qui se détestent mais qui s’aimaient avant, on va se rendre beaux et pas à peu près.

Ils sont si jolis les cœurs qui penchent l’un vers l’autre comme les nôtres.